Un accountant hurle après une voiture qui vient de le doubler. Le conducteur ? Le Joker. La scène, tirée de l’épisode « Joker’s Favor », diffusé le 11 septembre 1992 sur Fox Kids, ne semblait être qu’un banal numéro du Clown Prince du Crime. Mais quelques minutes plus tard, une acolyte en costume d’arlequin bicolore fait irruption à l’écran, et rien ne sera plus jamais pareil pour l’univers Batman.
L’épisode présente la première apparition du sidekick et intérêt amoureux du Joker, Harley Quinn, qui sera plus tard introduite dans les comics Batman et deviendra un personnage populaire à part entière. Créée par le scénariste Paul Dini et le dessinateur Bruce Timm, elle est doublée par Arleen Sorkin, une amie d’université de Dini. L’idée lui est venue en regardant une cassette VHS de sa performance dans un rêve loufoque de la série Days of Our Lives, où elle jouait un personnage habillé en bouffon. Le déclic a suffi à inventer une comparse pour le Joker, avec ce mélange d’énergie chaotique et de charme complètement barré qui deviendra sa marque de fabrique.
À retenir
- Un personnage conçu pour n’apparaître qu’une seule fois refuse de rester discret
- Moins de 12 mois séparent ses débuts télévisés de son arrivée dans les comics officiels
- D’une figurante oubliée au 4e pilier de DC : la trajectoire inverse que personne n’avait prévue
Un personnage jetable qui refuse de disparaître
Voilà le détail qui change tout : Harley Quinn n’avait jamais vocation à revenir. Bruce Timm, co-créateur du personnage, a confirmé qu’elle était destinée à n’être qu’un personnage à usage unique, pour un seul épisode. Dini l’avait imaginée comme une variation amusante par rapport aux hommes de main habituels du Joker, une pointe d’ironie glissée dans un scénario qui n’avait rien de révolutionnaire sur le papier.
Mais l’alchimie a fonctionné au-delà de toute attente. Lors de sa première apparition, Harley Quinn n’était qu’une sidekick, tout au plus une henchwoman, et son rôle relevait davantage du gag que d’autre chose. Mais l’équipe créative n’a pas tardé à changer d’avis. Dini poussait pour la réintégrer, quand Timm restait plus réticent, craignant que cela ne modifie la dynamique du Joker en profondeur. Elle réapparaît dès l’épisode suivant, « The Laughing Fish », où elle passe du statut de simple henchwoman à celui d’intérêt amoureux. Un bond de standing express pour un personnage censé disparaître après son unique scène.
Le vrai signal d’alarme, c’est la réaction en interne. Selon Dini, après ses débuts animés, tous les scénaristes et réalisateurs de Batman: The Animated Series voulaient écrire un épisode avec elle. Difficile de laisser un personnage aussi demandé croupir dans un unique épisode diffusé un vendredi soir de septembre.
Moins d’un an plus tard, le grand saut vers le papier
Le plus étonnant reste la vitesse de la bascule. Un an, presque jour pour jour, sépare son apparition télévisée de son entrée dans les comics. Le 3 août 1993, un comic sort en kiosque qui va marquer un tournant important pour la galerie de vilains de Batman : Batman Adventures #12, de Kelley Puckett et Mike Parobeck, qui marque la première apparition en comics d’Harley Quinn. Personne, en septembre 1992, n’avait planifié cela. Le personnage n’existait même pas dans les scénarios de la série au moment où DC lançait sa déclinaison papier de l’animé, quelques mois plus tôt.
Cette première incursion reste toutefois à prendre avec des pincettes pour les puristes du canon. Un point important : The Batman Adventures n’est pas considéré comme faisant partie de la continuité principale de l’univers DC. Cette ligne éditoriale est un spin-off tout public de la série animée, situé dans le DC Animated Universe. cette Harley Quinn-là évolue encore dans le sillage de la série télé, pas dans le DC Universe classique aux côtés de Superman ou Wonder Woman.
La suite s’accélère pourtant. Quatre mois après ce premier comic, en décembre 1993, Dini et Timm livrent The Batman Adventures: Mad Love, le récit qui dévoile enfin son origine complète : une jeune psychiatre d’Arkham Asylum, Harleen Quinzel, qui tombe sous l’emprise du Joker jusqu’à basculer dans la folie criminelle. Cette œuvre, parue en décembre 1993, deviendra un Eisner Award et la référence absolue sur les origines du personnage. Il faudra encore attendre 1999 et le one-shot Batman: Harley Quinn pour qu’elle intègre officiellement la continuité DC principale, six ans après ses débuts en kiosque.
De la note de bas de page au quatrième pilier de DC
Le contraste est presque comique quand on regarde où le personnage a fini par atterrir. Jim Lee, actuel directeur créatif de DC, l’a un jour qualifiée de « quatrième pilier » de la ligne éditoriale, juste derrière la trinité sacrée Superman, Batman et Wonder Woman. Pas mal pour une figurante censée disparaître après un unique passage télévisé.
Bruce Timm lui-même reconnaît avoir été pris de court par l’ampleur du phénomène. Il a expliqué que sa popularité incroyable l’avait « pris de vitesse ». Le personnage a depuis porté plusieurs séries à succès, inspiré des jeux vidéo, une série animée diffusée sur les plateformes de streaming, et surtout trois incarnations au cinéma sous les traits de Margot Robbie. Une trajectoire qui rappelle, à sa manière, celle d’autres personnages secondaires devenus stars malgré eux, de Fonzie dans Happy Days à certains antagonistes de séries qui finissent par éclipser le héros principal.
Ce qui rend l’histoire d’Harley Quinn si particulière, c’est qu’elle inverse le processus classique de création DC. La plupart des grands personnages naissent d’abord sur papier avant, éventuellement, de conquérir l’écran des décennies plus tard. Elle, c’est l’inverse : née devant une caméra d’animation un vendredi de septembre 1992, elle a dû attendre son admission dans les pages officielles avant de devenir, six ans après, un pilier à part entière de tout un univers éditorial.
Sources : 30thcenturycomics.co.uk | firstappearanceof.com