Une ligne. C’est tout ce qu’il a fallu pour transformer l’un des scénaristes les plus célébrés de l’histoire de la bande dessinée en son propre boycotteur professionnel. Depuis des décennies, Alan Moore refuse tout argent lié aux adaptations de Watchmen, que ce soit le film de Zack Snyder sorti en 2009 ou la série HBO signée Damon Lindelof en 2019. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’auteur ne laisse pas cet argent dormir dans les caisses de DC Comics. Il le redirige. Et la raison de ce geste, presque anecdotique en apparence, tient dans une clause contractuelle vieille de près de quarante ans.
À retenir
- Une ligne du contrat Watchmen de 1985 aurait enfermé Moore pour toujours — mais personne n’a vu le piège venir
- Moore a refusé chaque centime du film Snyder (2009) ET de la série HBO (2019), mais pas pour la raison qu’on croit
- En 2023, il a changé de stratégie radicale : il envoie maintenant TOUT à Black Lives Matter au lieu de garder l’argent
La clause qui devait tout changer… et qui n’a jamais servi
Retour en 1985. Alan Moore et le dessinateur Dave Gibbons signent avec DC Comics pour ce qui deviendra Watchmen. Le contrat contient une disposition en apparence anodine : les contrats stipulaient que les droits sur les propriétés seraient rendus après un an d’absence de publication, une clause contractuelle normale pour l’époque, que Moore trouvait tolérable. si DC cessait d’imprimer la série pendant douze mois, les droits reviendraient automatiquement à leurs créateurs.
Le problème, c’est que personne n’avait anticipé ce qui allait suivre. DC n’avait aucune intention de laisser ces comics disparaître des rayons, rendant les contrats caducs. Quand Moore l’a réalisé, il a été furieux. Watchmen n’est jamais sorti d’impression. Pas une seule fois en presque quarante ans. Le roman graphique s’est vendu en continu, porté par la naissance d’un format qui n’existait quasiment pas en 1985 : le trade paperback, ce recueil relié qui a permis aux éditeurs de garder leurs meilleures séries disponibles indéfiniment. Résultat ? La clause de réversion n’a jamais pu s’activer. Jamais.
Alan Moore a longtemps affirmé que ses avocats jugeaient ce contrat particulièrement défavorable aux créateurs. Selon Moore, des avocats ont qualifié son contrat Watchmen d’extrêmement « hostile aux créateurs », une évaluation qui semble contredire le fait que DC leur ait, à l’époque, versé une somme conséquente pour prolonger l’exploitation des personnages. Les deux versions ne s’excluent pas forcément : on peut recevoir un chèque généreux le jour de la signature tout en découvrant, des années plus tard, qu’on a scellé son destin financier pour toujours.
De Snyder à Lindelof, la même ligne rouge
Cette blessure originelle explique tout ce qui a suivi. Quand Zack Snyder porte Watchmen sur grand écran en 2009, Moore refuse déjà d’apposer son nom au générique et boude les recettes qui lui reviennent en tant que co-créateur. Une décennie plus tard, HBO récidive avec la série de Damon Lindelof, saluée par la critique et récompensée aux Emmy Awards. Même refus, même silence radio de la part de l’auteur, qui confiera plus tard à GQ qu’il avait prévenu Lindelof avant même le tournage : il se désolidarisait entièrement du projet.
Longtemps, la version officielle voulait que Moore redistribue cet argent aux autres créatifs impliqués dans les adaptations, dessinateurs et scénaristes qui, eux, n’avaient rien demandé à cette guerre froide avec DC. Mais en 2023, dans un entretien accordé au Telegraph, il a changé son fusil d’épaule de façon radicale. « Je ne souhaite plus que cet argent soit partagé avec eux », a-t-il déclaré. « Je n’ai pas vraiment le sentiment que les films récents soient restés fidèles aux principes originaux que je pensais partagés. J’ai donc demandé à DC Comics d’envoyer tout l’argent provenant de toute future série télé ou film à Black Lives Matter. »
Le message est passé directement par les canaux de l’éditeur. Depuis, chaque redevance générée par une adaptation écran de son travail, films, séries, futurs projets, prend la direction de l’organisation militante plutôt que celle de son propre compte en banque. Une décision qui a pris tout le monde de court, y compris certains observateurs qui pointent une forme de contradiction chez un auteur si attaché à la propriété créative de ses œuvres.
Un geste qui dépasse la simple bouderie
On pourrait voir dans cette histoire une simple querelle d’ego entre un artiste rancunier et une multinationale du divertissement. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Ce que Moore refuse depuis toutes ces années, ce n’est pas l’argent en lui-même, mais l’idée que DC ait pu, selon lui, retourner contre lui l’esprit même de leur accord initial tout en en respectant la lettre. La nuance compte : personne n’accuse l’éditeur d’avoir violé le contrat. On lui reproche de l’avoir exploité jusqu’à la moelle.
Il faut noter un détail qui échappe souvent aux résumés rapides de cette affaire : DC a proposé quelques gestes d’apaisement au fil des années, notamment des ajustements de royalties, et continue d’envoyer une part que ses juristes jugent équitable. Moore n’a donc jamais officiellement coupé les ponts financiers, il a simplement changé la destination finale des virements. Un choix qui, quarante ans après une ligne de contrat mal négociée, transforme toujours une rancune personnelle en un acte politique concret.
Sources : escapistmagazine.com | itv.com