Isaac ne dit presque rien. Il conduit une voiture sans permis, traîne dans les bois, regarde sa cousine américaine débarquer avec ses angoisses de fille de la ville. Puis la bombe tombe sur Londres, et le garçon de quatorze ans qu’incarne Tom Holland disparaît du récit avant même que le spectateur ait eu le temps de s’attacher à lui. C’était en 2013, trois ans avant qu’il n’enfile la combinaison rouge et bleu au cinéma, deux ans avant que Marvel n’annonce officiellement son recrutement. Le film s’appelle How I Live Now, et il raconte une guerre qu’on ne voit presque jamais.
L’histoire tient en une poignée de lignes. Daisy, adolescente new-yorkaise envoyée passer l’été chez ses cousins dans la campagne anglaise, découvre l’amour et la liberté dans une ferme isolée, entourée d’Eddie, Isaac et Piper. Le film centre son récit sur Daisy et ses cousins britanniques Eddie, Isaac et Piper, alors qu’ils tentent de se retrouver au milieu d’une guerre nucléaire apocalyptique. Le tournage s’est déroulé loin des studios londoniens : le film a été tourné dans plusieurs lieux censés représenter une maison de campagne anglaise et ses terres agricoles, avec en renfort un terrain d’entraînement militaire à Sennybridge, dans le Powys, au pays de Galles. Une ferme qui joue une Angleterre imaginaire, pour raconter une guerre qui, elle, restera largement invisible.
À retenir
- Tom Holland apparaît dans un rôle secondaire où son personnage disparaît avant même que le spectateur ne s’y attache vraiment
- La Troisième Guerre mondiale éclate sans jamais être montrée à l’écran, selon un parti pris narratif délibéré du réalisateur
- Ce film de niche de 2013 est devenu rétrospectivement saisissant : on y voit Holland découvert dans un sac mortuaire
Une parenthèse enchantée qui vire au cauchemar
Le basculement se fait sans prévenir. Les premières scènes montrent des adolescents qui jouent, se baignent dans un étang, écoutent du folk anglais, insouciants. Daisy se montre d’abord très réticente à rejoindre ses jeunes cousins dans leurs jeux de guerre improvisés ou leurs balades vers un étang et une cascade splendides, près de leur grande maison douillette. Puis l’ambiance change de registre : la douceur du décor digne de Wordsworth est soulignée par une sélection de folk-rock anglais, avant qu’une partition électronique inquiétante signée Jon Hopkins ne remplace les sonorités de Fairport Convention et Nick Drake. Le seul adulte de la maison, une diplomate, s’envole pour une conférence à l’étranger. Les enfants sont perturbés autant qu’exaltés par une formation en V de chasseurs, et peu après, on apprend que Londres a été nucléarisée.
Le récit tombe dans la brutalité administrative. World War III éclate pendant que la tante de Daisy est à l’étranger, l’Angleterre ferme ses frontières et instaure la loi martiale. Les adultes disparaissent, les repères s’effondrent, et bientôt des soldats arrivent pour envoyer les filles dans un foyer et les garçons dans une ferme de travail forcé. C’est là que le film change de nature : ce qui commençait comme une romance estivale se transforme en récit de survie, sans jamais montrer un champ de bataille classique.
La guerre qu’on ne montre jamais
Le réalisateur Kevin Macdonald, connu pour Le Dernier Roi d’Écosse, fait un choix qui structure tout le film : garder le conflit hors champ. On apprend son déclenchement par une bombe qui rase une partie de Londres, jamais filmée directement. Le bonheur bucolique et la vie libre du début sont brutalement interrompus par l’éclatement de la Troisième Guerre mondiale, une bombe nucléaire explosant à Londres et marquant le début d’un bouleversement où des soldats séparent les enfants pour les envoyer dans des camps. Pas d’explosion à l’écran, pas de plan sur les ruines de la capitale. Juste des rumeurs, des coupures d’électricité, des soldats qui débarquent.
Ce parti pris donne au film une texture presque documentaire. Le ton détaché des présentateurs de journal télévisé ajoute un effet de vérisimilitude, car ils sonnent comme les reportages qu’on pourrait voir sur nos propres écrans n’importe quel jour. Résultat : une guerre mondiale racontée en creux, par le silence des radios et l’absence des adultes, plutôt que par les images qu’on attendrait d’un blockbuster catastrophe. Un choix qui a divisé la critique à sa sortie, entre ceux qui y voyaient une audace formelle et ceux qui reprochaient au film son flou narratif.
Tom Holland, déjà habitué aux rôles qui basculent
Isaac n’est pas un simple second rôle. Le personnage traverse tout le film avant de connaître un sort funeste, découvert par sa cousine dans un sac mortuaire au milieu d’une base militaire abandonnée. Une scène jugée marquante avec le recul : le film prend un tournant plus sombre lorsqu’on voit le personnage de Tom Holland dans un sac mortuaire, un moment saisissant surtout pour les fans qui le connaissent comme le Spider-Man adoré. À l’époque, personne n’imagine encore ce que cette image deviendra rétrospectivement.
Ce rôle s’inscrit dans une période où Holland enchaîne les personnages d’adolescents confrontés à des catastrophes qui les dépassent largement. Il sort tout juste de The Impossible de Juan Antonio Bayona, où il survivait au tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est, avant de traverser cette guerre nucléaire fictive version campagne anglaise. Un fil rouge qui, sans qu’il le sache encore, préfigure sa capacité à incarner la fragilité sous la pression, une qualité qui deviendra sa marque de fabrique quelques années plus tard sous le masque de Spider-Man.
Un accueil modeste, un tournant discret
Commercialement, How I Live Now reste un film de niche. Produit pour un budget d’un million de dollars, il a rapporté à peu près la même somme au box-office. Côté critique, l’accueil se situe dans la moyenne haute : Rotten Tomatoes attribue au film un score de 66 % basé sur 101 critiques, avec une note moyenne de 6,3 sur 10, saluant une interprétation forte de Saoirse Ronan et un scénario qui évite les clichés du genre young adult. Pas un triomphe, mais un passage remarqué pour un jeune acteur encore inconnu du grand public.
Le film reste aujourd’hui une curiosité pour qui suit la trajectoire de Tom Holland depuis ses débuts. On y retrouve un adolescent de quatorze ans, encore loin des plateaux Marvel et des tournages à budget pharaonique, filmé dans une ferme galloise maquillée en campagne anglaise, pour incarner une guerre que la caméra a délibérément choisi de ne jamais montrer.
Sources : nrmagazine.com | lemagducine.fr