On s’obstine tous à imaginer le Superman des années 1950 en rouge et bleu, alors que les caméras de l’époque imposaient trois tout autres couleurs

Le costume que porte George Reeves dans Adventures of Superman n’a jamais été rouge et bleu à l’écran, du moins pas au début. Les deux premières saisons de la série, diffusées entre 1952 et 1953, montrent un Homme d’Acier vêtu de marron, de gris et de blanc. Le costume de Reeves était brun (pour le rouge), gris (pour le bleu) et blanc (pour le jaune), afin qu’il « rende » correctement en tons de gris sur film noir et blanc. Une info qui surprend toujours les fans qui n’ont connu la série qu’à travers des rediffusions colorisées ou des captures d’écran tardives.

Le hic, c’est que la télévision de l’époque ne captait pas les couleurs comme une pellicule couleur. La série a été diffusée en noir et blanc pendant toute sa durée, mais tournée en couleur de 1954 à 1957, et le premier costume de Reeves était brun, blanc et gris, les couleurs nécessaires pour les diffusions en noir et blanc. Le rouge vif et le bleu profond du comic book, une fois passés au filtre des caméras monochromes, produisaient des contrastes ratés ou des zones trop sombres. Les techniciens ont donc opté pour une palette pensée non pas pour l’œil du spectateur, mais pour la caméra elle-même.

À retenir

  • Le Superman de George Reeves portait un costume marron, gris et blanc, pas rouge et bleu
  • Les caméras noir et blanc de l’époque imposaient une palette de couleurs pensée pour le rendu monochromatique
  • Ce secret n’a été redécouvert que grâce aux rediffusions colorisées et à la curiosité des historiens

Une astuce héritée du cinéma des années 1940

Cette entourloupe chromatique ne date pas de la télévision. Avant Reeves, l’acteur Kirk Alyn avait incarné Superman dans des serials cinématographiques diffusés uniquement en noir et blanc. Son costume était lui aussi en gris, brun et jaune à cause de la pellicule noir et blanc. Même son fameux emblème sur la poitrine n’échappait pas à la règle : le blason était en réalité marron et blanc plutôt que rouge et or, car cela rendait mieux à l’écran. Reeves a simplement repris cette logique héritée du grand écran quand il a enfilé la cape pour la première fois, dans le film Superman and the Mole Men sorti en 1951, avant de la conserver pour la série télévisée.

Le détail le plus savoureux concerne le S emblématique. Sur les capes tournées en noir et blanc, ce symbole censé être rouge et jaune apparaissait souvent en jaune uni, cerné de noir, histoire de créer un contraste net et lisible à l’image. Un exemple parmi d’autres de ces micro-ajustements invisibles pour le spectateur de l’époque, mais qui trahissent les contraintes technologiques d’un médium encore balbutiant.

Pourquoi tourner en couleur pour diffuser en noir et blanc ?

Voilà le paradoxe qui rend cette histoire encore plus savoureuse. À partir de la troisième saison, la production a basculé vers un tournage en couleur alors même que la diffusion restait en noir et blanc dans l’immense majorité des foyers américains. Les deux premières saisons ont été filmées en noir et blanc, tandis que les saisons trois à six ont été tournées en couleur mais diffusées en monochrome dans le cadre de la syndication de première diffusion. Un pari sur l’avenir : les producteurs anticipaient déjà la généralisation de la télévision couleur, encore marginale à l’époque, et voulaient s’assurer que leurs épisodes puissent être revendus et rediffusés une fois cette technologie démocratisée.

C’est à ce moment précis que le costume change enfin de nature. Le premier costume de Reeves était marron, blanc et gris, les couleurs nécessaires pour les diffusions en noir et blanc, mais une fois que la série a commencé à être tournée en couleur, le costume est passé au rouge, jaune et bleu. Le fameux collant bleu, les bottes et la cape rouges, le slip assorti par-dessus les collants : cette version-là est celle qui a fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif, notamment grâce aux rediffusions des années 1960, période où la couleur s’est enfin généralisée dans les foyers américains.

Un souci de contraste qui dépassait le simple costume

Cette obsession du contraste ne s’arrêtait pas à la tenue du héros. Sur les plateaux de la série, d’autres éléments ont subi le même traitement pour des raisons purement techniques. Les voitures de police utilisées lors des tournages, par exemple, étaient peintes en rouge vif, non pas par souci de réalisme, mais simplement parce que cette teinte ressortait mieux une fois captée par la pellicule noir et blanc. Une logique qui semble contre-intuitive aujourd’hui, à l’ère du numérique où l’on filme en couleur pour restituer fidèlement une scène, mais qui relevait du bon sens absolu pour des équipes travaillant avec des moyens technique bien plus limités.

Ce qui frappe avec le recul, c’est la discrétion de cette manipulation. Aucun spectateur de 1952 ne s’est jamais douté que son Superman en noir et blanc portait en réalité un costume marron sous les projecteurs du studio. Il aura fallu des décennies, des rediffusions couleur et la curiosité tardive des historiens de la pop culture pour révéler ce petit mensonge visuel, aujourd’hui devenu une anecdote favorite des passionnés de super-héros vintage. La prochaine fois qu’une adaptation change la teinte d’un costume culte pour des raisons de « rendu à l’écran », rappelez-vous que Superman lui-même a inauguré cette pratique, bien avant l’ère du numérique et des correcteurs colorimétriques.

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