Elle a déposé le brevet du plateau en 1904 : le jeu vendu à 275 millions d’exemplaires porte pourtant le nom d’un autre

Un brevet déposé en 1904, un jeu vendu à 275 millions d’exemplaires depuis 1935, et pourtant aucune mention de son inventrice originelle sur les boîtes qui trônent dans les rayons jouets. L’histoire du Monopoly cache une des plus grandes injustices de l’histoire des jeux de société : celle d’Elizabeth Magie, dont l’idée a été récupérée, renommée et vendue par un homme qui n’en était pas l’auteur.

À retenir

  • Une femme invente un jeu révolutionnaire pour critiquer le capitalisme en 1904, mais son œuvre lui sera volée
  • Trente ans plus tard, un homme prend le crédit de son invention et le vend à un géant de l’édition de jeux
  • Il faudra une bataille judiciaire dans les années 1970 pour que la vérité refasse surface et que son nom soit enfin reconnu

Une institutrice qui voulait dénoncer le capitalisme, pas le célébrer

Retour en 1903. Une jeune femme du nom d’Elizabeth « Lizzie » Magie dépose une demande de brevet pour un jeu qu’elle a imaginé et testé dans le Delaware. Le brevet est accordé en 1904 sous le numéro US 748,626, pour un jeu de propriété foncière et de fiscalité destiné à éduquer les joueurs sur le géorgisme. Son objectif n’a rien de ludique au sens classique du terme : elle conçoit ce jeu comme une démonstration pratique du système d’accaparement des terres et de ses conséquences, en s’appuyant sur les principes économiques d’Henry George, avec pour but de montrer comment les loyers enrichissent les propriétaires et appauvrissent les locataires.

Le détail est savoureux : elle conçoit le jeu comme une protestation contre les grands monopolistes de son époque, des figures comme Andrew Carnegie et John D. Rockefeller. le jeu qui deviendra le symbole planétaire de l’accumulation capitaliste a été inventé pour la dénoncer. L’ironie est totale. Son plateau contenait déjà des éléments qu’on reconnaîtrait immédiatement aujourd’hui : la case « Allez en prison », des cases de chemins de fer, et un espace de parc public qui préfigure la case Parking Gratuit.

Le jeu, baptisé The Landlord’s Game, se jouait selon deux règles différentes : une version où les joueurs écrasaient leurs adversaires (celle qui inspirera plus tard le Monopoly tel qu’on le connaît), et une autre, coopérative, où les taxes profitaient à tous. En dehors d’une distribution commerciale en 1932, le jeu s’est propagé de bouche à oreille et a été joué dans des versions maison légèrement différentes pendant des années par des Quakers, des géorgistes, des étudiants universitaires et d’autres personnes qui en avaient eu connaissance. Le jeu circule notamment parmi les élites intellectuelles, joué par des étudiants de Wharton, Harvard et Columbia.

Un dîner, une nappe cirée, et un homme qui va tout s’approprier

Trente ans plus tard, en 1933, un certain Charles Darrow assiste à un dîner où on lui apprend un jeu de plateau. Il y prend un tel plaisir que ses hôtes lui remettent une copie manuscrite des règles. Ce jeu, transmis de main en main depuis des décennies, était en réalité une variante du Landlord’s Game, adaptée par une communauté de Quakers d’Atlantic City qui avait renommé les propriétés d’après les rues de leur ville. C’est cette version du jeu que Darrow a jouée, trente ans après le brevet de Magie, une version qui conservait les éléments centraux du jeu original mais incluait aussi des modifications ajoutées par les Quakers pour le rendre plus simple, avec des propriétés rebaptisées d’après des rues d’Atlantic City et des prix fixes.

Darrow redessine alors le plateau, sur une simple toile cirée circulaire, et le présente comme sa propre création. Il finit par le vendre à Parker Brothers, qui le commercialise en 1935 sous le nom de « Monopoly ». Le succès est immédiat et fulgurant : dans le contexte de la Grande Dépression, l’idée de devenir riche en achetant des rues et en construisant des maisons séduit un public en quête d’évasion. En un an, plus de 278 000 exemplaires sont vendus, et dès 1936, le jeu est exporté au Royaume-Uni, où les rues américaines sont remplacées par des noms londoniens comme Mayfair ou Park Lane.

Mais Parker Brothers découvre rapidement le pot aux roses : ce jeu n’a rien d’original. Magie détient toujours son brevet de 1923 jusqu’en 1935, quand elle le vend à Parker Brothers pour 500 dollars, l’équivalent d’environ 11 700 dollars actuels, alors que l’entreprise venait de commencer à distribuer le Monopoly qu’elle avait acheté à Charles Darrow, lequel prétendait en être l’inventeur. Cinq cents dollars, sans le moindre pourcentage sur les ventes futures, contre 275 millions de boîtes écoulées depuis. Le calcul fait mal.

Une opération d’étouffement qui a presque marché

Parker Brothers ne rachète pas le brevet de Magie par admiration. La manœuvre est stratégique : l’entreprise n’imprime qu’un tout petit tirage du Landlord’s Game pour sécuriser ses droits, et les exemplaires survivants sont aujourd’hui considérés par beaucoup comme les jeux de société les plus rares du XXe siècle. Autant dire que l’original a été sciemment enterré au profit de la version de Darrow, plus vendable et débarrassée de son message politique dérangeant.

Magie ne se laisse pas faire sans réagir. Elle accorde deux interviews présentant des exemplaires du plateau original, au Washington Post et à l’Evening Star, pour montrer que Darrow n’était pas l’inventeur du jeu. Peine perdue : l’histoire officielle de Darrow, génie solitaire ayant inventé un jeu de génie pendant la crise économique, est trop belle pour être abandonnée par Parker Brothers. Il faudra attendre les années 1970 et un procès retentissant pour que la vérité refasse surface. L’universitaire Ralph Anspach, poursuivi par Parker Brothers pour son jeu « Anti-Monopoly », mène une véritable enquête d’historien et exhume les plateaux antérieurs à la commercialisation, prouvant le lien direct avec l’invention de Magie.

Ce que révèle vraiment cette histoire

Le Monopoly d’aujourd’hui, publié en 47 langues et vendu dans 114 pays, avec 275 millions de jeux écoulés depuis 1935 selon le site officiel de la marque, et environ 750 millions de joueurs estimés à travers le monde, reste indissociable du nom Darrow dans l’imaginaire collectif. Pourtant, chaque case « Allez en prison », chaque chemin de fer traversé, chaque parking gratuit vient tout droit du cerveau d’une femme qui voulait, à l’origine, prouver que le capitalisme rendait les gens malheureux. Le jeu qu’on ressort en famille pour humilier ses proches en leur prenant leurs derniers billets aurait dû, dans l’esprit de sa créatrice, enseigner l’inverse : la solidarité face à la rente foncière. Il aura fallu près d’un siècle et une bataille judiciaire pour que son nom, Elizabeth Magie, retrouve sa place dans les livres d’histoire du jeu.

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