Dans les cassettes VHS françaises de Ninja Scroll dormaient depuis 1993 des minutes entières qu’aucun spectateur d’ici n’avait jamais vues

Une génération entière de fans français a découvert Ninja Scroll amputé de ses scènes les plus dures, sans même le savoir. Le film culte de Yoshiaki Kawajiri, sorti en 1993 au Japon sous le titre Jūbei ninpūchō, a connu en France une première vie sur cassette où plusieurs séquences chocs manquaient purement et simplement à l’appel. Il aura fallu attendre son passage sur Canal+ puis sa sortie en DVD pour que le public hexagonal découvre enfin la version que le reste du monde regardait depuis longtemps.

À retenir

  • Une censure invisible : comment la VHS française de Ninja Scroll a dissimulé ses scènes les plus dures pendant des décennies
  • Pendant que le Royaume-Uni avertissait ouvertement, la France laissait circuler une version tronquée sans aucune indication
  • Le choc de la redécouverte : ce que les spectateurs français ont enfin vu en passant au DVD

Une VHS française amputée sans prévenir personne

Le constat est documenté noir sur blanc dans plusieurs fiches consacrées au film : la première édition du film, au format VHS, était une version censurée, et il a fallu attendre la diffusion du film sur Canal+ et son édition DVD pour constater que le film est en réalité beaucoup plus extrême que la version tronquée laissait paraître. des milliers de spectateurs qui ont loué ou acheté la cassette dans les années 1990 pensaient connaître le film par cœur, sans se douter qu’ils n’en avaient vu qu’une version édulcorée.

Ce n’est pas une exception franco-française. Le Royaume-Uni a vécu exactement le même scénario, en pire : en 1995, la BBFC a coupé la version britannique de 52 secondes, incluant le viol de Kagero par Tessai et toutes les images de shurikens, des coupes qui ont ensuite affecté les DVD britannique et australien. La différence, c’est que les Britanniques savaient officiellement que leur version était charcutée, label de censure à l’appui. En France, la cassette circulait sans aucun avertissement de ce genre, comme si de rien n’était.

Le film avait pourtant tout pour marquer les esprits dès sa sortie japonaise. Produit par le studio Madhouse, il avait raflé une reconnaissance immédiate : le film a reçu le Citizen’s Award du Yubari International Fantastic Film Festival en 1993. Un an plus tard, il traversait les frontières pour devenir, aux côtés d’Akira et Ghost in the Shell, l’un des trois piliers qui ont fait connaître l’animation japonaise adulte hors du Japon, comme le rappellent plusieurs analyses du film à l’international.

Ce que les cassettes cachaient vraiment

Concrètement, que manquait-il ? Le point de comparaison le plus précis vient des bases de données spécialisées en versions alternatives, qui ont épluché plan par plan les différentes éditions mondiales. Le résultat est sans appel sur la version britannique de l’époque : la version néerlandaise a elle aussi été coupée de 52 secondes par la BBFC, incluant une scène de viol par un monstre et des images d’armes reproductibles. Ce sont précisément ce type de séquences, à la fois sexuelles et ultra-violentes, qui ont fait l’objet d’une auto-censure généralisée en Europe au moment de la diffusion vidéo grand public.

En France, l’affaire s’est réglée différemment de l’Angleterre. Quand le format DVD s’est démocratisé au tournant des années 2000, l’éditeur Fox Pathé Europa a distribué une édition sans coupe aucune. Les comparatifs internationaux sont formels : l’édition française n’a subi aucune coupe. Le distributeur avait donc, à un moment donné, décidé de revenir à la version intégrale, celle diffusée au Japon, sans les artifices de montage qui avaient accompagné la première exploitation VHS.

Le test du DVD publié à l’époque de sa sortie confirme l’ampleur de ce que contenait réellement le métrage une fois débarrassé de ses coupes : un véritable festival de combats avec décapitations, démembrements, déluges de sang, viols, nudité et une femme ninja qui se retrouve nue plus d’une fois. Une liste qui donne une idée assez claire de pourquoi les distributeurs vidéo des années 1990, encore frileux face à un public familial qui découvrait tout juste l’animation japonaise en dehors du dessin animé du mercredi après-midi, avaient préféré couper large avant de diffuser.

Pourquoi personne n’a rien vu venir à l’époque

Le contexte de diffusion explique en grande partie cette omerta silencieuse. Dans les années 1990, les vidéoclubs français regorgeaient d’animes venus tout droit du Japon, parfois en VOST, parfois en version française, sans oublier la case censure. Le grand public découvrait ce cinéma d’animation adulte sans repères de comparaison : pas d’internet pour vérifier le minutage exact, pas de forums pour comparer les versions internationales. Une cassette rentrait dans un lecteur, le film durait ce qu’il durait, et personne ne pouvait deviner qu’il manquait des plans entiers.

Le distributeur français de l’époque, la collection Manga Mania, misait justement sur cet effet de découverte. Un témoignage d’acheteur le confirme d’ailleurs très bien : le film est devenu culte chez nous depuis sa sortie dans la collection Manga Mania, une collection réunissant les grands classiques cinématographiques de l’animation mais aussi le fleuron des OAV déconseillés aux enfants. Le paradoxe est savoureux : un titre vendu comme réservé aux adultes, mais amputé de ses passages les plus adultes justement.

La bascule s’est faite en douceur, presque sans tambour ni trompette. Canal+ a diffusé le film dans sa version complète, révélant aux spectateurs qui l’avaient loué en VHS quelques années plus tôt à quel point l’œuvre originale était plus frontale que dans leur souvenir. Le DVD a ensuite scellé le retour à l’intégrale, sans qu’aucune communication officielle ne vienne expliquer pourquoi la cassette d’origine racontait une histoire légèrement différente.

Un cas loin d’être isolé dans l’histoire de l’anime en France

Cette histoire de minutes fantômes n’a rien d’anecdotique à l’échelle du marché vidéo français des années 1990. Beaucoup d’œuvres japonaises destinées à un public adulte ont subi le même sort au moment de leur passage en VHS, avant de retrouver leur intégrité lors de la vague DVD du début des années 2000, portée par des éditeurs plus assumés sur le classement de leurs catalogues. Ninja Scroll reste toutefois l’un des exemples les mieux documentés, précisément parce que l’écart entre les deux versions touchait des scènes clés de l’intrigue, celles où se joue la relation entre Jubei et Kagero.

Reste une question amusante pour quiconque possède encore sa vieille cassette au fond d’un carton : la rejouer aujourd’hui, c’est un peu comme retrouver une lettre dont on aurait déchiré la moitié des pages sans jamais s’en rendre compte à l’époque.

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