Cinq gamins costumés ont un jour tourné le dos à leur mentor pour voler de leurs propres ailes. Un seul d’entre eux a réussi à faire vivre son identité personnelle dans un titre solo pendant plus d’une décennie : Dick Grayson, alias Nightwing. Les quatre autres membres fondateurs des Teen Titans, eux, ont soit repris le nom de leur mentor, soit enchaîné les séries avortées. Et si les fans commencent seulement à mettre des mots sur ce déséquilibre, l’explication tient en une poignée de choix éditoriaux qui, cinquante ans après, continuent de façonner l’univers DC.
À retenir
- En 1964, cinq sidekicks des Titans de la Justice League décident de voler de leurs propres ailes
- Seul Nightwing parvient à tenir treize années consécutives en tant que série mensuelle régulière
- Les quatre autres font face à des obstacles créatifs et éditoriaux : héritage de mentor, instabilité narrative, ou absence de véritable identité propre
Le clan des cinq qui a dit non à ses maîtres
Tout commence en 1964, dans les pages de The Brave and the Bold. Créée par Bob Haney et Bruno Premiani, l’équipe des Teen Titans est formée par Kid Flash (Wally West), Robin (Dick Grayson) et Aqualad (Garth) avant d’adopter son nom définitif à l’arrivée de Wonder Girl (Donna Troy). Rejoint ensuite par Roy Harper, alias Speedy, le sidekick de Green Arrow, le groupe forme le noyau originel : cinq apprentis héros, chacun placé sous l’aile d’un titan de la Justice League.
Le principe de départ ? Sortir de l’ombre. Dans les années 1960, une nouvelle génération de sidekicks ne se contente plus d’être le reflet de leurs mentors et réclame sa propre identité. Sur le papier, tous partent à égalité. Dans les faits, leurs trajectoires vont diverger radicalement. Dick Grayson quitte Batman après des années de tensions, décidant de laisser Batman après une dispute et prenant le manteau de Nightwing pour devenir un justicier à part entière. Wally West, lui, ne coupe jamais vraiment le cordon : il finit par hériter carrément du costume de son mentor. Roy Harper abandonne le nom de Speedy pour devenir Arsenal, puis Red Arrow, changeant d’identité presque aussi souvent que de statut au sein de l’équipe. Garth troque Aqualad pour Tempest sans jamais vraiment percer. Quant à Donna Troy, sa continuité est si tourmentée que même les scénaristes DC ont fini par s’y perdre.
Nightwing, l’exception qui a duré treize ans d’affilée
Le chiffre parle de lui-même. DC Comics a longtemps hésité, freinée par le stigmate du statut de sidekick de longue date de Grayson, avant de tester le personnage en 1995 avec un one-shot puis une mini-série de quatre numéros. La réaction critique et commerciale a été forte, et en octobre 1996, Dick Grayson a enfin obtenu son propre titre régulier avec la sortie de Nightwing #1. Ce lancement n’était pas un coup d’essai isolé : la série va tenir bien plus longtemps que quiconque ne l’aurait parié pour un ex-faire-valoir. Le volume lancé en 1996 comptera 153 numéros, ce qui représente treize années quasi ininterrompues de publication mensuelle, un exploit pour un personnage qui n’était, à la base, qu’un second rôle du mythe Batman.
Et l’histoire ne s’arrête pas là. Nightwing a connu plusieurs relances (New 52, Rebirth, DC All In), toutes portées par des scénaristes de premier plan. La preuve la plus récente de cette longévité : la série continue en 2026, portée aujourd’hui par le scénariste Dan Watters et l’artiste Denys Cowan, qui viennent de lancer un nouvel arc ramenant Nightwing au niveau de la rue, en s’appuyant sur son identité de détective, élevé par le plus grand détective du monde mais plus empathique que Batman. Un personnage lancé comme faire-valoir en 1940 qui truste encore les rayons en 2026, il y a de quoi questionner tout ce qu’on pensait savoir sur la durée de vie d’un sidekick.
Pourquoi les quatre autres n’ont jamais tenu la distance
Wally West illustre le premier piège : le sidekick qui réussit trop bien à devenir son mentor. L’ancien Kid Flash a pris le manteau de Flash après le sacrifice de Barry Allen, et son passage dans le rôle a été si populaire que pour beaucoup de fans, il reste la version définitive du personnage. Problème : ce succès ne compte pas comme un titre solo sous sa propre identité, puisqu’il a littéralement absorbé celle de Barry Allen. Un forum de fans résume bien le paradoxe : Wally West a tenu bon avec succès pendant des décennies, considéré par beaucoup comme ayant surpassé son mentor, mais dès que Barry est revenu, il a été relégué aux oubliettes. Le retour du mentor originel a suffi à effacer des années de règne.
Roy Harper, de son côté, cumule les tentatives sans jamais décrocher la timbale. Passé de Speedy à Arsenal puis Red Arrow, il a multiplié les mini-séries et les changements de nom, sans qu’aucun format ne s’installe durablement. Un article consacré au personnage résume cruellement la situation : Roy Harper est un personnage de legs, comme le reste des Teen Titans originaux, mais il est l’exemple de tout ce qui peut mal tourner, créativement, quand Garth, lui, est tout simplement oublié. Garth, alias Aqualad puis Tempest, n’a en effet jamais eu droit à une série solo digne de ce nom, cantonné aux arcs collectifs des Titans.
Donna Troy cumule un autre problème, plus technique : celui de la continuité. Chacun des cinq autres membres fondateurs des Teen Titans étant censé avoir l’âge de Dick Grayson, la situation devient particulièrement problématique pour Donna Troy, dont le vertige continu de retcons implique qu’elle et Wonder Woman soient apparues bien plus récemment dans la chronologie que cela ne le permettrait. Résultat : des origines réécrites à répétition, des morts et résurrections en cascade, et jamais assez de stabilité narrative pour porter un titre mensuel sur la durée. Comment fidéliser un lectorat quand le passé du personnage change tous les cinq ans ?
Le vrai facteur différenciant
Ce qui distingue Nightwing, ce n’est pas seulement le talent des scénaristes qui s’y sont succédé. C’est la clarté de son identité : Dick Grayson garde son propre nom, sa propre ville (Blüdhaven, puis un retour régulier à Gotham), sa propre mythologie, sans jamais avoir à choisir entre effacer son passé de Robin ou hériter du costume d’un autre. Le personnage ne fonctionne d’ailleurs bien que lorsqu’on lui laisse des années pour grandir organiquement au-delà de ses racines, devenant un personnage unique dans l’univers des comics. Wally a dû devenir Flash pour exister pleinement. Roy n’a jamais eu ce temps long. Garth s’est perdu dans les changements de nom. Donna a été prise en otage par sa propre continuité. Nightwing, lui, a eu le luxe rare d’un nom stable et d’une ville à lui, pendant que DC continuait, année après année, à injecter de nouveaux talents créatifs dans son titre : preuve, en 2026, que la recette fonctionne toujours, treize ans après son lancement d’origine et plus de trois décennies après ses débuts en costume noir et bleu.
Sources : bleedingcool.com | britannica.com