Un blouson de motard virtuel taillé dans le kevlar, un chevron bleu électrique qui traverse le torse comme un coup d’éclair : ce costume-là, tout le monde l’a déjà vu, même sans jamais avoir ouvert un comics. C’est celui que porte Dick Grayson dans les séries animées, dans les jeux vidéo Arkham, dans la quasi-totalité des produits dérivés Nightwing depuis trente ans. Et il n’est pas né dans un bureau de character design chez Warner. Il est né en 1996, dans les pages d’un lancement DC Comics porté par deux hommes : Chuck Dixon au scénario, Scott McDaniel au dessin.
À retenir
- Un costume créé en 1996 qui domine toujours les adaptations modernes après trente ans
- L’encreur Karl Story, le créateur invisible dont le rôle a été crucial mais effacé de l’histoire
- Blüdhaven et ses antagonistes : un univers complet construit autour d’une seule série
Un trio, pas un duo : le rôle discret de l’encreur
On parle souvent de Dixon et McDaniel comme d’un tandem, mais la réalité éditoriale de ce lancement en compte un troisième, tout aussi déterminant pour l’identité visuelle finale du personnage : l’encreur Karl Story. Le premier numéro, intitulé « Child of Justice », est écrit par Chuck Dixon, dessiné par Scott McDaniel et Karl Story, avec une couverture signée McDaniel et Scott Hanna. Cette mécanique à trois têtes, crayonné, encrage, script, c’est elle qui a donné au costume sa texture définitive : les traits d’encre épais de Story ont sculpté les plis du tissu, accentué les ombres portées, et transformé un dessin de McDaniel en armure crédible sur le papier glacé.
Le pitch de la série, lui, tenait en une phrase simple. Dans sa propre série enfin, Nightwing, allié régulier de Batman, prend les choses en main dans une nouvelle ville qui a désespérément besoin d’un héros, mais les pouvoirs politiques et criminels de Blüdhaven ne tolèrent pas l’intrusion d’un justicier masqué. Une prémisse de polar urbain plus que de super-héros classique, et c’est précisément ce virage tonal qui a permis au costume de prendre tout son sens : plus sombre, plus fonctionnel, taillé pour l’infiltration et la baston de ruelle plutôt que pour les poses sur les toits de Gotham.
Pourquoi ce costume a tout changé
Avant 1996, Dick Grayson traînait un habit hérité de son passage de Robin à Nightwing, jugé daté et un brin too much pour les standards de l’époque. Introduite dans l’arc « The Judas Contract » des New Teen Titans quand Dick abandonne son identité de Robin pour devenir Nightwing, cette première tenue est clairement un produit de son époque et paraît aujourd’hui datée. Le lancement de la série solo en 1996 change complètement la donne. Ce n’était pas le premier costume de Nightwing porté par Dick, mais c’est de loin le plus iconique : introduit quand Chuck Dixon et Scott McDaniel prennent les commandes d’une série régulière en 1996, il explique pourquoi les débuts télévisés de Nightwing dans The New Batman Adventures ont adapté ce costume, et pourquoi la plupart des adaptations depuis ont suivi le mouvement.
La force du design, c’est sa lisibilité absolue. Le costume a une qualité de brillance dans la simplicité, avec l’insigne bleu qui traverse le torse et les bras et ressort sur le fond noir principal, une élégance sobre qui tranchait avec les tenues précédentes trop tape-à-l’œil. Un lecteur de dix ans peut le dessiner de mémoire après une seule lecture. C’est rare, en design de super-héros, cette capacité à réduire un personnage à trois formes géométriques qui restent immédiatement reconnaissables même en silhouette.
Preuve ultime de sa longévité : quand DC a voulu ressusciter Nightwing dans le jeu vidéo Arkham City des années plus tard, les designers n’ont pas cherché à réinventer la roue. Les jeux Arkham ont proposé des réinventions radicales de costumes, mais Nightwing, apparu dans le deuxième opus, fait partie des personnages repris tels quels des pages des comics, le design de la tenue étant repris directement des dessins de Scott McDaniel, avec le v-insigne et le duo bleu/noir, complété par un aspect plus blindé. Trente ans après sa création sur papier, le costume tenait encore la route en polygones 3D. Peu de designs de comics peuvent se targuer d’une telle traversée du temps sans retouche fondamentale.
Blüdhaven, Torque, Nite-Wing : l’héritage complet du trio
Le costume n’est que la partie visible de ce que Dixon et McDaniel ont bâti. La ville de Blüdhaven elle-même, décor urbain sombre et corrompu qui deviendra indissociable du personnage, sort tout droit de ce lancement. Le duo a également créé plusieurs figures marquantes de l’univers Nightwing : le supervillain Torque, alias Dudley Soames, ancien policier de Blüdhaven, créé par le scénariste Chuck Dixon et l’artiste Scott McDaniel, apparu pour la première fois dans Nightwing vol. 2 #1 en octobre 1996. Un peu plus tard dans la série, ils imaginent aussi Nite-Wing, alias Tad Ryerstad, apparu d’abord sous le nom de Tad dans Nightwing vol. 2 #8 en mai 1997, avant de devenir Nite-Wing dans le numéro 21 en juin 1998, un antagoniste fasciste qui sert de miroir déformant au héros.
Cette série a duré bien plus longtemps qu’un simple lancement éditorial ponctuel. Leonardi et McDaniel ont tous deux illustré la longue série solo de Nightwing des années 90, lancée en 1996 et qui a couru jusqu’en 2009 pour un total de 155 numéros, introduisant au passage plusieurs concepts réintégrés depuis dans la continuité moderne, dont Blüdhaven comme base d’opérations du héros. Treize ans de publication continue, cent cinquante-cinq numéros : peu de séries dérivées d’un personnage secondaire de Batman peuvent afficher un tel palmarès de longévité.
Reste une question amusante pour les puristes : combien de fans du film ou de la série télé savent que ce costume culte, celui qu’ils croient « définitif » depuis toujours, doit son existence à un encreur nommé Karl Story dont le nom n’apparaît jamais sur les produits dérivés ? L’histoire des comics regorge de ces artisans de l’ombre qui ont façonné l’imaginaire collectif sans jamais toucher les royalties qui vont avec.
Sources : amazon.com | silveragecomics.com