Akira est sorti en 1988 : on comprend enfin pourquoi les lèvres des personnages ne ressemblent à aucun autre anime

Regardez n’importe quelle scène de dialogue dans Akira et quelque chose cloche, dans le bon sens du terme. Les lèvres des personnages ne se contentent pas de s’ouvrir et se fermer de façon mécanique : elles articulent, elles forment des syllabes précises, elles bougent presque comme celles d’un acteur en chair et en os. Ce détail, qui a intrigué des générations de spectateurs, tient à un choix de production radical pour l’époque : Katsuhiro Otomo a inversé l’ordre habituel de fabrication d’un anime.

À retenir

  • Pourquoi les lèvres d’Akira bougent-elles différemment de tous les autres animés ?
  • La technique secrète qui a coûté 10 millions de dollars en 1988 et que personne n’a osé reproduire
  • Comment un choix technique devient une signature artistique inimitable après 40 ans

Une méthode que le Japon n’utilisait quasiment jamais

Dans l’animation japonaise des années 1980, la règle était simple et économique. La production d’anime réduisait souvent les coûts en limitant l’animation, la synchronisation labiale se résumant généralement à faire bouger la bouche des personnages tandis que leur tête restait statique, les voix étant ajoutées après coup. Les studios enregistraient les dessins d’abord, les voix ensuite, et calaient tant bien que mal les dialogues sur des mouvements de bouche génériques. Résultat : des lèvres qui flappent, sans vraie corrélation avec les sons prononcés.

Akira a fait l’inverse. Le film a rompu avec cette tendance grâce à des scènes méticuleusement détaillées et un doublage exactement synchronisé, une première pour une production anime, les voix ayant été enregistrées avant que l’animation ne soit terminée, plutôt que l’inverse. Concrètement, les comédiens sont entrés en studio avant même que les animateurs ne posent le premier trait de crayon sur ces scènes. Les voix ont été enregistrées en premier, puis les animateurs ont créé les mouvements et expressions faciales des personnages pour correspondre parfaitement aux mots prononcés. On appelle cette technique le pré-enregistrement, ou « pre-lay » dans le jargon du doublage, l’exact opposé du « post-sync » qui dominait (et domine encore largement) la production japonaise.

L’effet est saisissant, presque troublant par sa précision. Le budget de 1,1 milliard de yens, environ 10 millions de dollars, a permis de recourir à une nouvelle technologie autorisant la synchronisation labiale des personnages et une animation « complète » à 12 ou 24 images par seconde. Autant dire un luxe que quasiment aucun studio japonais ne pouvait alors s’offrir.

Le prix de cette obsession du détail

Cette fluidité a un coût, et pas seulement financier. Chaque personnage a été dessiné avec des mouvements de bouche synchronisés basés sur les visages des vrais acteurs, ce qui était extrêmement chronophage pour les animateurs, mais permettait à Akira de se distinguer des autres films animés de l’époque qui n’avaient pas des personnages aussi dynamiques ; les autres films créaient généralement une série limitée de positions de bouche basiques réutilisées en boucle. Dans la plupart des productions concurrentes, on comptait littéralement sur les doigts d’une main les formes de bouche disponibles. Dans Akira, chaque syllabe japonaise a droit à sa propre animation, dessinée à la main, cel par cel.

Le chiffre donne le vertige : l’équipe de 60 animateurs clés a peint à la main l’arrière-plan, le plan intermédiaire et l’avant-plan de chaque scène, aboutissant à plus de 160 000 cellulos d’animation, soit deux à trois fois plus qu’un long métrage animé standard. Et ce n’était pas qu’une question de quantité. Akira a été animé à 24 images par seconde, une fréquence très inhabituelle pour l’époque, alors que même les classiques Disney tournaient majoritairement à 12 images par seconde, réservant les 24 images aux séquences d’action rapide. Un animateur du projet, Kuni Tomita, a résumé l’expérience sans détour : il était « incroyablement difficile » de répondre aux exigences pointilleuses d’Otomo.

Un cauchemar pour les doubleurs occidentaux

Ironie du sort : cette prouesse technique s’est transformée en casse-tête au moment d’exporter le film. Contrairement à la procédure standard de l’anime, les voix originales ont été enregistrées d’abord et les mouvements de bouche dessinés pour correspondre, alors que traditionnellement dans l’anime, l’animation de la bouche se fait avec un simple mouvement de flap tandis que l’enregistrement intervient après. Pour les studios chargés du doublage français, anglais ou autre, impossible de faire coller naturellement une traduction sur des lèvres calées au millimètre sur la phonétique japonaise. Pour tenir compte des défis d’adaptation imposés par cette synchronisation en amont, les dialogues doublés sacrifient souvent la fidélité au texte original pour respecter les mouvements de bouche des personnages. C’est en partie pour cette raison que les puristes recommandent encore aujourd’hui de regarder Akira en version originale sous-titrée : le doublage, aussi soigné soit-il, doit forcément trahir un peu le texte pour sauver l’image.

Cette approche s’inscrivait dans une philosophie globale de production qui refusait le raccourci. Tout comme les dialogues ont été enregistrés avant que les animateurs ne commencent à travailler, la musique et les sons ont été créés en premier, si bien que la musique composée a en réalité inspiré une grande partie des visuels. Le studio Tokyo Movie Shinsha (aujourd’hui TMS Entertainment) a ainsi calé l’animation sur la partition de Geinoh Yamashirogumi plutôt que l’inverse, un renversement méthodologique total par rapport aux habitudes du secteur.

Ce qui frappe, près de quarante ans après sa sortie, c’est que si peu de productions aient repris ce modèle du pré-enregistrement systématique, malgré son évidente supériorité visuelle. La réponse tient sans doute au budget : peu de studios peuvent se permettre de payer des dizaines d’animateurs pendant des mois pour dessiner une syllabe à la fois. Otomo, lui, avait les moyens et l’entêtement nécessaires pour transformer une contrainte technique en signature artistique, celle d’un film dont les lèvres parlent encore, presque quarante ans plus tard, un langage que personne n’a vraiment réussi à reproduire.

Laisser un commentaire