Chaque Sailor porte un nom de pierre ou de planète dans le manga : voici ce que la version française a effacé sans le dire

Ami Mizuno cache l’eau de Mercure dans son patronyme. Rei Hino porte le feu de Mars. Makoto Kino, elle, trimballe le bois qui définit Jupiter en astrologie japonaise. Ce n’est pas un hasard de calligraphie : Naoko Takeuchi a construit tout son casting autour d’un code kanji précis, et ce code, la version française l’a purement et simplement gommé sans jamais s’en excuser.

À retenir

  • Chaque nom de famille des Sailor Senshi cache un caractère kanji directement lié à leur planète et à ses éléments
  • Les ennemies portent des noms de pierres précieuses tandis que les héroïnes incarnent les astres : une opposition symbolique majeure
  • La version française des années 1990 a privilégié la sonorité aux dépens du sens, effaçant quatorze ans de codes cachés

Le système caché derrière chaque patronyme

Dans le manga original, chaque nom de famille des Sailor Senshi contient un caractère qui renvoie directement à l’élément associé à leur planète protectrice. Les différentes guerrières de Sailor Moon portent ainsi dans leur nom de famille un kanji associé à leur pouvoir respectif et représentent une planète dont la dénomination japonaise reprend cet élément (eau, feu, bois, amour). Rei Hino intègre le kanji du feu (火, hi), en écho direct à Kasei, le nom japonais de Mars, littéralement « l’étoile de feu ». Makoto Kino porte celui de l’arbre (木, ki), qui renvoie à Mokusei, « l’étoile de bois », nom japonais de Jupiter.

Le principe ne s’arrête pas aux quatre premières guerrières. Michiru Kaioh doit son patronyme à Kaiousei, le nom japonais de Neptune : Kaïou est le diminutif de Kaïousei, la planète Neptune, et Michiru signifie littéralement roi de la mer. Setsuna Meioh, elle, renvoie à Meiousei (Pluton), avec ce kanji des ténèbres qui colle parfaitement à sa fonction de gardienne du temps entre les mondes. Même Hotaru Tomoe échappe difficilement à la symbolique : Hotaru signifie « luciole », symbole en Chine des travailleurs de nuit qui accompagnent les gens dans l’obscurité, un clin d’œil parfait à Sailor Saturne, guerrière de la mort et de la renaissance.

Le résultat, c’est une carte du ciel entière planquée dans un simple état civil. Personne, en lisant « Kino Makoto » pour la première fois au Japon, ne devine consciemment le lien avec Jupiter, mais l’oreille japonaise capte l’écho. C’est de la dramaturgie invisible, du genre que seuls les auteurs vraiment obsessionnels s’infligent.

Les pierres précieuses, elles, brillent chez les méchants

Le titre parle de pierres, et c’est là que ça devient intéressant : ce ne sont pas les héroïnes qui portent des noms de gemmes, mais leurs adversaires. La Dark Moon Family, cette organisation qui débarque du futur pour semer le chaos, fonctionne sur exactement le même principe que les Sailor, mais version minérale. Les personnages de Black Moon portent le nom des minéraux : les quatre membres clés utilisent quatre pierres précieuses, l’émeraude, le saphir, le rubis et le diamant, chacune renvoyant symboliquement à un trait de caractère (le saphir pour la richesse, le rubis pour le pouvoir, le diamant pour l’amour et l’engagement).

Takeuchi ne s’est pas arrêtée là. Le fameux Cristal d’Argent, l’objet le plus puissant de toute la mythologie Sailor Moon, est lui aussi une pierre au sens propre. Il s’agit d’une pierre aux pouvoirs fabuleux détenue par la Reine Sérénité, capable de ressusciter des âmes entières. Minéraux et planètes forment ainsi les deux faces d’un même univers symbolique : le bien s’incarne dans les astres, le mal se cristallise dans la pierre. Une opposition qui aurait mérité d’être mise en avant plutôt que noyée dans une adaptation qui a préféré la sonorité au sens.

Ce que la version française a discrètement effacé

Voici le nœud du problème. Quand l’anime arrive en France en décembre 1993 via le Club Dorothée, les adaptateurs choisissent une règle simple : garder la première syllabe ou le son du prénom japonais plutôt que sa signification. Les guerrières héritent d’un prénom commençant par le même son ou la même lettre : Rei devient Raya, Makoto devient Marcy, Minako devient Mathilda, Setsuna devient Sylvana, et Michiru devient Mylène. Résultat : « Raya » sonne français et fonctionne à l’oral, mais elle a perdu tout lien avec le feu de Mars que « Hino » portait fièrement en japonais. Même chose pour « Mylène », qui n’évoque plus rien de la mer de Neptune contenue dans « Kaioh ».

Le cas le plus révélateur reste Usagi elle-même. Son prénom, qui signifie lapin, devient « Bunny » en VF, une traduction plutôt fidèle sur ce point précis. Celui de l’héroïne signifie « lapin » en japonais, donc sa traduction en Bunny fait sens. Mais c’est son nom de famille, Tsukino (« de la lune »), qui disparaît complètement dans « Bunny Rivière ». Le seul patronyme qui pointait ouvertement vers l’astre-titre de la série s’efface au profit d’un nom de famille purement esthétique, sans aucune résonance cosmique.

La confusion ne s’arrête pas au doublage. Quand Glénat publie le manga en France dans les années 1990, l’éditeur mélange les deux logiques sans prévenir personne : sur certaines pages de présentation, on retrouve le prénom d’Usagi de l’anime en VF associé au nom de famille de l’anime en VO, donnant « Bunny Tsukino », un hybride qui n’existe dans aucune version originale. Ce n’est qu’en 2012, avec la réédition chez Pika, que la France retrouve enfin le texte tel que Takeuchi l’avait pensé : la traduction est celle de l’édition de 2012 conservant les noms japonais des personnages. Quatorze ans plus tard, cette édition reste la référence en librairie, quand l’anime, lui, continue de circuler avec ses noms francisés d’origine dans la plupart des rediffusions.

Un détail amuse encore les puristes aujourd’hui : dans cette nouvelle traduction fidèle, Sailor Uranus et Sailor Neptune gardent leurs prénoms japonais Haruka et Michiru, deux noms qui, mis côte à côte, signifient littéralement « loin » et « proche ». Un jeu de mots sur la distance amoureuse entre les deux planètes les plus excentrées du duo, que trente ans de doublage français n’ont jamais laissé transparaître à l’écran.

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