Takahashi ne dessine plus une seule autre épreuve après les premiers volumes : ce qui a remplacé les jeux de son héros ne se comprend qu’en lisant le courrier des lecteurs

Un jeu de cartes qui ne devait durer que deux chapitres a fini par avaler tout un manga, et c’est le courrier des lecteurs qui a signé l’arrêt de mort de tous les autres jeux inventés par Kazuki Takahashi. Voilà le secret d’origine de Yu-Gi-Oh!, une histoire que la plupart des fans de l’anime ignorent complètement.

À retenir

  • Les premiers tomes de Yu-Gi-Oh! ne ressemblent pas du tout à ce que vous connaissez : un format d’anthologie avec un jeu mortel différent chaque semaine
  • Duel Monsters n’était prévu que pour deux chapitres et ses règles ont été inventées en une seule nuit
  • C’est une avalanche de lettres de lecteurs qui a forcé Takahashi à prolonger indéfiniment ce jeu de cartes

Un mangaka qui changeait de jeu chaque semaine

À son lancement dans le Weekly Shōnen Jump en 1996, Yu-Gi-Oh! n’a rien du phénomène de cartes à collectionner qu’il deviendra. L’histoire était initialement épisodique, centrée sur les aventures de Yugi Mutou, qui se retrouvait possédé sans le savoir par Dark Yugi pour affronter harceleurs et malfaiteurs dans de dangereux Jeux de l’Ombre. Chaque semaine, un nouveau défi mortel s’invitait dans les pages du magazine. Chaque semaine mettait en scène un jeu différent, de la roulette russe au craps, jusqu’à ce qu’une semaine, le manga présente un jeu de cartes nommé « Magic & Wizards », renommé « Duel Monsters » en anglais.

Ce format anthologique, où le sort des personnages se jouait à chaque chapitre sur un jeu différent, aurait très bien pu rester la formule définitive de la série. La majeure partie du manga tourne autour des péripéties de jeux de cartes adaptées par l’anime, mais il existe une portion significative de l’histoire qui n’implique pas ce jeu du tout, le jeu de cartes n’apparaissant même pas avant le chapitre 60. Autant dire que les premiers tomes ressemblent à un tout autre manga, plus proche du survival horror que du shōnen familial que la plupart des lecteurs occidentaux ont découvert via la télévision.

Le jeu de cartes qui ne devait tenir que deux chapitres

C’est là que l’anecdote devient vraiment savoureuse. Duel Monsters n’était initialement prévu que pour deux chapitres, comme un jeu inspiré de Magic: The Gathering. Takahashi n’a jamais imaginé donner une seconde vie à ce concept parmi tant d’autres. Il a d’ailleurs conçu les règles originales du jeu en une seule nuit, admettant que ces règles n’étaient pas très réfléchies puisqu’il ne s’attendait pas à ce que le jeu dépasse une histoire de deux chapitres.

Un détail technique amusant à noter : Takahashi n’a jamais voulu coller aux règles du vrai jeu de cartes commercialisé par la suite. Il a choisi de ne pas incorporer les règles du jeu de cartes officiel dans la version fictive, estimant que cela l’aurait obligé à développer des stratégies techniques et à respecter des subtilités de plus en plus complexes, ce qu’il ne jugeait pas réalisable pour un manga. Le duel devait rester un ressort dramatique, pas un cours de stratégie. C’est ce choix, presque contre-intuitif pour une franchise devenue un jeu de cartes mondial, qui explique pourquoi les duels du manga paraissent parfois si libres, voire incohérents, comparés aux parties bien réglées jouées aujourd’hui en tournoi.

Le courrier des lecteurs qui a réécrit toute la série

Voici le cœur du mystère : pourquoi Takahashi a-t-il abandonné la roulette russe, les échecs et tous ses autres jeux mortels pour ne plus dessiner que des duels de cartes ? La réponse tient en une avalanche de lettres. Shueisha, l’éditeur du Weekly Shōnen Jump, a reçu tellement de lettres et de courriers de fans demandant des nouvelles de ce jeu que Kazuki Takahashi a été encouragé à le prolonger. Sans ce courrier des lecteurs, section traditionnelle où les fans écrivaient directement au magazine pour réclamer leurs chapitres préférés, la carte « Dragon Blanc aux Yeux Bleus » n’aurait probablement jamais existé.

Le phénomène a pris tout le monde de court, y compris son propre créateur. Sans que Kazuki ni Shueisha ne s’y attendent, les lecteurs se sont pris de passion pour l’un des nombreux jeux créés pour l’histoire, Magic and Wizards, qui deviendra plus tard Duel Monsters. Takahashi a bien tenté de résister un temps à l’appel des cartes. Il a essayé de faire fonctionner le concept avec d’autres jeux comme les échecs, mais c’est le jeu de cartes qui est devenu extrêmement populaire au Japon. Ce recentrage n’avait rien d’anecdotique pour l’avenir de la série : Yu-Gi-Oh était à l’origine un simple drame scolaire, mais un jeu de cartes introduit dans l’intrigue s’est révélé extrêmement populaire auprès des lecteurs, transformant une série qui avait frôlé l’annulation en star du Shōnen Jump puis en succès mondial.

La suite, tout le monde ou presque la connaît : Konami a flairé le filon commercial et a transformé le jeu fictif en véritable carton dans les cours de récré du monde entier, avant que l’anime Duel Monsters ne prenne le relais en 2000 en adaptant quasi exclusivement les arcs centrés sur les cartes, laissant volontairement de côté les jeux mortels des tout premiers tomes.

Une décision qui a sauvé (et transformé) la série

Le plus frappant dans cette histoire, c’est la vitesse du basculement. Un gadget narratif pensé pour occuper deux malheureux chapitres est devenu, sous la pression directe des lecteurs, le pilier unique d’une franchise qui pèse aujourd’hui des milliards dans le monde entier. Peu de mangas peuvent se targuer d’avoir littéralement changé de genre en cours de route à cause d’un sac de courrier.

Ce mécanisme, où le lectorat d’un magazine hebdomadaire japonais influence directement le contenu des chapitres à venir, n’est d’ailleurs pas propre à Yu-Gi-Oh!. Le système de sondages et de classements du Shōnen Jump a façonné bien d’autres séries cultes au fil des décennies, preuve que dans l’industrie du manga, ce sont parfois les fans, plus que les auteurs eux-mêmes, qui décident du destin d’un héros.

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