Paul Dini et Bruce Timm l’ont écrite pour une seule apparition : c’est un comic paru deux ans plus tard qui lui invente le passé que tout le monde cite aujourd’hui

Le 11 septembre 1992, dans l’épisode « Joker’s Favor » de Batman: The Animated Series, une jeune femme en costume d’arlequin pousse un chariot avec un gâteau géant, glisse une réplique ou deux, puis disparaît de l’écran. Elle n’était censée jamais revenir. Bruce Timm, co-créateur de Harley Quinn, expliquait qu’elle était toujours censée être un personnage ponctuel, présent dans un seul épisode. Et pourtant, cette silhouette née d’un coup de crayon pour combler un simple rôle de figurante est aujourd’hui l’un des personnages les plus reconnaissables de tout l’univers DC. Le twist ? Ce n’est pas la série animée qui a raconté d’où elle venait. C’est un comic, publié après coup, qui a inventé de toutes pièces le passé qu’on lui attribue encore aujourd’hui.

À retenir

  • Un personnage créé pour une simple apparition de 30 secondes devient l’une des méchantes les plus célèbres de DC
  • Son véritable passé n’a jamais été écrit pour la série animée qui l’a créée
  • Un comic annexe publié en secret réécrit rétroactivement tout ce qu’on croyait savoir d’elle

Une henchwoman de plus, sans passé ni prénom

Paul Dini, en écrivant « Joker’s Favor », a eu l’idée de donner au Joker une acolyte féminine en référence à la série Batman des années 60, où le Riddler, le Joker ou le Pingouin avaient chacun leur henchgirl, et s’est inspiré de son amie l’actrice Arleen Sorkin, qu’il avait vue jouer un bouffon dans une séquence fantaisiste de la série Days of Our Lives. L’idée de départ était minimaliste. Selon Paul Dini, il a créé Harley Quinn parce que dans un épisode, le Joker avait besoin d’une complice qui devait simplement apporter un gâteau dans la pièce comme une showgirl, puis repartir, et les créateurs ont eu l’idée d’en faire quelque chose de plus. Pas de nom de famille, pas de diplôme, pas de passé de psychiatre. Juste une blonde délurée en collant bicolore.

Le personnage a suffisamment plu pour être réutilisé dans d’autres épisodes de la série. Mais dans l’esprit de ses créateurs, elle restait une henchwoman parmi d’autres, sans backstory définie. Harley Quinn était censée n’être qu’un personnage d’un seul épisode lors de ses débuts en septembre 1992, introduite comme la nouvelle henchperson du Joker, et elle a d’abord reçu un accueil mitigé de la part des fans. Difficile d’imaginer, en la regardant à l’époque, qu’elle finirait par avoir droit à ses propres séries, ses propres films et une place au panthéon des méchantes les plus adorées de la pop culture.

« Mad Love », le comic qui a tout réinventé

C’est là qu’intervient The Batman Adventures: Mad Love, un one-shot publié fin 1993 avec une date de couverture de février 1994. Écrit par Paul Dini et Bruce Timm, ce comic présente l’histoire des origines de Harley Quinn en tant qu’henchwoman du Joker, révélant son passé de psychologue à l’asile d’Arkham qui tombe amoureuse de lui. C’est ici, et nulle part ailleurs, qu’apparaît pour la première fois le nom complet du personnage.

Le récit montre comment, alors qu’elle était encore la psychiatre Dr Harleen Quinzel en stage à Arkham Asylum, elle a interviewé le Joker et découvert qu’il avait été maltraité enfant par un père alcoolique. La suite, tout aussi cruelle, transforme la thérapeute en complice : le Joker s’évade sous sa surveillance, revient une semaine plus tard sévèrement battu par Batman, et la vue de ses blessures pousse Harleen à basculer définitivement, elle enfile un costume de bouffon cette nuit-là et le fait sortir d’Arkham, se réinventant en Harley Quinn. Une origin story complète, cohérente, tragique, là où il n’y avait auparavant que du vide.

Le plus frappant, c’est que ce comic n’était même pas pensé comme un tournant majeur pour le personnage. Paul Dini et Bruce Timm ont eu l’idée de Mad Love après que DC les a invités à créer un numéro spécial pour la série de comics dérivée de Batman: The Animated Series, et ils ont décidé d’en faire une histoire des origines pour la complice du Joker. Une commande presque anodine, transformée en pierre angulaire du mythe.

Un succès qui a dépassé toutes les attentes

Le résultat a immédiatement marqué les esprits. Ce numéro a remporté le prix du Meilleur numéro unique aux Will Eisner Comic Industry Awards de 1994. Après avoir été salué et récompensé par un Eisner et un Harvey Award pour le meilleur numéro unique, les deux créateurs l’ont ensuite adapté dans The New Batman Adventures, la dernière saison de Batman: The Animated Series. La boucle était bouclée : un comic né d’une simple demande éditoriale finissait par réécrire le canon de la série animée elle-même.

Ce qui rend l’histoire encore plus savoureuse, c’est le décalage temporel. L’origine de Harley est aujourd’hui si connue qu’il est difficile de croire que c’était la première fois que son passé était révélé, et pourtant le comic paraît toujours aussi frais et intemporel. Pendant près de deux ans, personne, ni les fans ni les créateurs eux-mêmes, ne savait qui était réellement cette femme au rire nerveux et au marteau géant. Puis un one-shot est arrivé, et cette absence de passé est devenue, du jour au lendemain, l’un des récits d’origine les plus solides de tout DC Comics.

Pourquoi cette origine tient encore aujourd’hui

Le point fort de Mad Love, c’est sa complexité narrative. Le récit suit Harley Quinn tentant d’éliminer Batman pour gagner l’amour du Joker, tandis que Dini et Timm présentent leur dynamique avec toutes ses failles et explorent le chemin qui a mené Harley à sa situation actuelle. ce n’est pas une simple fiche biographique plaquée après coup : c’est une étude de la dépendance affective, de la manipulation, du basculement psychologique. Les meilleurs moments du livre sont ceux où Harley se remet en question et défie sa dépendance au Joker, une qualité de personnage cruciale qui l’a aidée à gagner son indépendance dans les récits modernes.

Cette origine a tellement bien fonctionné qu’elle a traversé les décennies sans prendre une ride, résistant aux reboots, aux changements de continuité et même au passage de Harley vers le cinéma live-action. Quand on pense qu’elle devait initialement pousser un chariot pendant trente secondes avant de disparaître pour de bon, on mesure à quel point un simple comic-annexe, pensé comme un bonus pour les fans, peut parfois écrire l’histoire à la place de la série qui l’a vue naître.

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