Trois créatures, une seule paire de mains derrière la caméra créature. Les AT-AT qui écrasent Hoth sous leurs pattes métalliques, le Rancor qui rugit dans la fosse de Jabba, l’ED-209 qui hache un cadre exécutif à coups de mitrailleuse : ces trois monstres emblématiques du cinéma des années 80 portent tous la signature de Phil Tippett. Mais un seul des trois n’a jamais été animé image par image. Et c’est justement le plus imposant des trois à l’écran : le Rancor.
À retenir
- Trois créatures mythiques des années 80, une seule signature : comment ont-elles réellement été créées ?
- Le Rancor était censé être animé comme les AT-AT, mais une décision de George Lucas a tout changé
- La technique secrète qui a fait du Rancor la créature la plus vivante du trio, sans une seule image figée
Tippett, l’homme qui a donné vie aux trois bêtes
Le nom de Phil Tippett ne dira peut-être rien au grand public, mais ses créations ont façonné l’imaginaire de plusieurs générations. Pour L’Empire contre-attaque, Tippett co-développe la technique d’animation appelée go motion pour animer les sinistres AT-AT et les tauntauns hybrides. Le go-motion, c’est du stop-motion amélioré : une variante de l’animation en stop-motion qui incorpore du flou de mouvement dans chaque image, contrairement au stop-motion classique qui crée un effet saccadé car l’objet animé est parfaitement net à chaque image. Résultat : des marches d’AT-AT qui paraissent plus fluides, moins robotiques que l’animation traditionnelle image par image.
Quatre ans plus tard, changement total de registre. Tippett quitte la galaxie lointaine pour l’univers cyberpunk et grinçant de RoboCop. Le modèle en stop-motion de l’ED-209 a été animé par Tippett, mais conçu par Craig Hayes (aussi connu comme Craig Davies), qui a également construit les modèles grandeur réelle. Cette fois, pas de flou de mouvement sophistiqué : faute de budget suffisant, Tippett ne pouvait pas utiliser le go-motion, il a donc mélangé du stop-motion traditionnel avec des fonds en rétroprojection filmés en prises de vue réelles. Le robot tortionnaire qui dévale maladroitement les escaliers de la salle de conseil ? Du pur artisanat image par image, sans filet technologique.
Le Rancor, la bête qui a refusé d’être animée
Logiquement, on pourrait imaginer que le Rancor de Retour du Jedi suit le même chemin que les AT-AT. Tippett lui-même l’avait envisagé ainsi au départ. George voulait un gros monstre dans cette scène qui menace Luke, et Tippett l’a conçu pour qu’il soit exécuté comme un personnage en stop-motion. Mais George Lucas avait une idée bien différente en tête, et elle allait tout changer.
« J’ai imaginé ce design en pensant que ça allait être du stop-motion ou du go-motion », raconte Tippett. « Et puis George a dit : ‘On va faire le meilleur costume de Godzilla jamais vu !’ » Le réalisateur voulait un acteur en costume, façon kaiju japonais, pas une marionnette animée patiemment sur une table lumineuse. Tippett et Dennis Muren, superviseurs des effets visuels, étaient sceptiques. À raison.
L’équipe a quand même essayé. « On a essayé ça au départ avec un gars en costume. George pensait que ça pourrait marcher, et Phil et moi on pensait que ça ne marcherait jamais. Mais en s’y mettant, on a fabriqué un costume que deux gars pouvaient manœuvrer. C’était une seule créature mais contrôlée en réalité par deux personnes à l’intérieur, aussi grande qu’une personne. » Le résultat n’était pas ridicule pour autant : on peut voir des images de ce à quoi ressemblait ce Rancor costumé et, honnêtement, ça n’a pas l’air si mal. Mais Lucas lui-même a fini par trancher dans le sens de ses collaborateurs, jugeant l’essai insuffisant.
Une marionnette bunraku de 45 centimètres, filmée à toute vitesse
Épuisement, budget serré, technique du go-motion hors de prix : les contraintes de production ont fini par dessiner la solution finale. Dennis Muren et Phil Tippett ont rapidement réalisé que le Rancor allait s’avérer un des plus gros défis de l’équipe d’effets spéciaux, tout en devant contenir le budget du film, ce qui empêchait le recours au go-motion, une technique coûteuse. L’équipe a alors opté pour une troisième voie, à mi-chemin entre le costume abandonné et l’animation classique : la marionnette manipulée en direct.
L’opération à trois personnes du costume du Rancor a inspiré Muren et Tippett pour fabriquer une marionnette à tige de style bunraku japonais, que Muren a filmée en accéléré, façon prise de vue réelle. Concrètement, la créature du bassin de Jabba n’a jamais été déplacée millimètre par millimètre entre chaque photo comme un AT-AT ou un ED-209. Elle a été manipulée en temps réel, comme une marionnette de théâtre, pendant que la caméra tournait.
Le tour de passe-passe technique pour donner l’illusion d’une masse de plusieurs tonnes tient dans la vitesse de la caméra. Pour donner l’impression de la taille massive du Rancor, la marionnette a été filmée à une cadence d’images plus élevée, passant de 48 à 72 images par seconde, ce qui rendait les mouvements de la créature plus lents et plus lourds à l’écran, renforçant l’impression de masse. Une fois ralentie au montage, cette prise en accéléré donnait l’illusion d’un colosse pesant et menaçant, sans qu’aucune image n’ait été figée puis déplacée à la main.
Le tournage n’en était pas moins un cauchemar logistique. Même les plans les plus courts avec la créature nécessitaient parfois jusqu’à 70 reprises, tant l’animation devait être rapide, obligeant l’équipe à bouger trois fois plus vite juste pour réussir un mouvement. Et pour cause : le Rancor lui-même ne mesurait qu’environ 45 centimètres de haut. Un détail qui, une fois qu’on le connaît, change complètement le regard qu’on porte sur cette scène culte.
Voilà donc le paradoxe final : la créature la plus terrifiante et la plus « vivante » du trio n’a jamais connu la rigueur mécanique de l’animation image par image qui a rendu célèbres les AT-AT et l’ED-209. Elle doit sa présence à un tour de main de marionnettiste et à un simple changement de cadence de caméra, la technique la plus artisanale des trois, et pourtant celle qui a le mieux vieilli à l’écran quarante ans plus tard.
Sources : starwars.com | behindthefx.com