DC n’a laissé à Kyle Rayner ni serment, ni Corps, ni instructeur en 1994 : ce que l’éditeur lui a donné à la place ne se devine qu’à la dernière page du #50

Un anneau. Rien d’autre. Pas de serment à réciter, pas de Corps pour l’encadrer, pas de vétéran pour lui apprendre à voler sans se cogner dans un lampadaire. En mars 1994, quand Ganthet tend la dernière bague du pouvoir à un illustrateur inconnu au fond d’une ruelle, DC Comics prend le risque le plus radical de son histoire éditoriale sur le personnage de Green Lantern : créer un héros sans filet. Ganthet lui bestowe l’anneau en lui disant qu’il devra simplement « faire l’affaire ». Et c’est à peu près tout ce que Kyle Rayner obtient ce jour-là.

Ce dénuement n’est pas un oubli de scénario. C’est la clé de voûte de toute l’histoire.

À retenir

  • Pourquoi Ganthet choisit un illustrateur inconnu dans une ruelle plutôt que de sélectionner un guerrier galactique
  • Ce que Kyle Rayner n’a PAS reçu le jour où il a hérité de l’anneau, et pourquoi cet absence change tout
  • Comment une décision éditoriale contestée en 1994 a fini par créer l’un des Green Lanterns les plus attachants de DC

Un Green Lantern né dans les ruines d’un autre

Pour comprendre ce que Kyle Rayner ne reçoit pas, il faut d’abord regarder ce qui vient de s’effondrer. L’histoire « Emerald Twilight » est racontée dans Green Lantern vol. 3, des numéros 48 à 50, publiée entre janvier et mars 1994, écrite par Ron Marz et dessinée par Darryl Banks. Le pitch de départ tient en une phrase, mais ses conséquences occupent trois décennies de continuité DC : Hal Jordan, rongé par le deuil après la destruction de Coast City, perd complètement pied.

Le récit débute avec Hal au centre de ce qui fut Coast City, serrant les restes d’une poupée, et dans un moment de pure détresse, il utilise son anneau de pouvoir pour recréer la ville, jusqu’aux habitants morts, y compris son père. Un geste interdit par le code même des Green Lanterns. Quand l’énergie de son anneau s’épuise, un des Gardiens de l’Univers le contacte pour lui signifier qu’il a violé les règles fondatrices du Corps, qui interdisent d’utiliser les anneaux pour un gain personnel.

La réaction de Hal ? Une rage totale. Sinestro l’affronte devant la Batterie centrale, le pousse à retirer tous ses anneaux récemment acquis, Hal accepte et finit le combat en brisant le cou de Sinestro. Puis c’est Kilowog qui tente de l’arrêter. Kilowog resurgit et essaie encore d’empêcher Hal de voler l’énergie de la Batterie centrale, mais Hal déclare qu’il ne peut plus reculer et le réduit à l’état de squelette. En quelques pages, l’ancien meilleur Green Lantern de l’univers devient un tueur de ses propres alliés.

La dernière page du #50 : un cadeau sans mode d’emploi

Face à cette catastrophe, les Gardiens n’ont plus qu’une carte à jouer. Alors que Hal entre dans la Batterie centrale, les Gardiens décident de sacrifier leurs propres vies et de donner ce qu’il leur reste de pouvoir à Ganthet. Un seul Gardien survit, chargé de perpétuer, seul, tout un héritage cosmique.

Hal émerge alors avec une nouvelle armure, écrase son anneau de pouvoir et s’envole ; plus tard, Ganthet reforme l’anneau et rejoint la Terre. Là, sur le trottoir d’une boîte de nuit, se joue la scène qui change tout. Affaibli par son voyage, Ganthet n’a que peu de temps pour expliquer qui il est ; il donne l’anneau à la première personne qu’il voit, Kyle Rayner.

Pas de cérémonie. Pas de test de sélection façon Corps Intergalactique. Ganthet trouve un illustrateur nommé Kyle Rayner, qui avait été brièvement introduit à la fin du numéro 48 en apercevant la traînée verte de Hal et en la confondant avec une étoile filante, et lui donne le dernier anneau de pouvoir restant, faisant de Kyle le dernier Green Lantern. C’est là que se niche l’ironie de la dernière page du #50 : le lecteur qui suit la série depuis des années sait que le Corps entier, la tradition des Gardiens, le fameux serment récité par chaque porteur, tout vient de disparaître avec la Batterie centrale. Ce que DC met dans la main de Kyle n’est pas un uniforme prestigieux. C’est un anneau vide de mode d’emploi, posé sur les épaules d’un inconnu qui, quelques pages plus tôt, prenait une pause cigarette avec sa copine.

Le choix éditorial est risqué, et il a été contesté dès sa sortie. DC défendait alors « Emerald Twilight » en la présentant comme « audacieuse », mais il s’agissait clairement d’un récit à sensation, mal conçu et mal exécuté, selon certains commentateurs de l’époque. Le procédé choque, jusque dans les fan-clubs de Hal Jordan qui ne pardonneront jamais totalement ce meurtre de masse scénaristique.

Un rookie sans Corps, sans mentor, mais avec une vie entière à écrire

Ce que Kyle Rayner reçoit vraiment ce soir-là, ce n’est pas une fonction. C’est une page blanche. À partir de l’épisode 51, Ron Marz se retrouve avec une situation extraordinaire : un porteur d’anneau entièrement neuf, sans histoire personnelle préexistante, seul maître à bord de la série ; le Green Lantern Corps n’existe plus, les Gardiens de l’Univers sont aux abonnés absents. Là où Hal Jordan, John Stewart ou Guy Gardner avaient hérité d’une institution millénaire avec ses codes et ses figures d’autorité, Kyle hérite d’un vide intersidéral. Aucun instructeur pour lui apprendre à construire des objets solides avec l’anneau. Aucun Corps pour l’affecter à un secteur. Aucun serment officiel à prononcer devant une assemblée.

Avant d’acquérir un anneau de pouvoir de Green Lantern, Kyle Rayner était un dessinateur de comics freelance doué mais en difficulté, élevé à North Hollywood et travaillant à Los Angeles. Un détail qui change tout dans la manière d’écrire le personnage : Ron Marz peut construire une vie civile crédible, des galères de loyer, une relation amoureuse fragile avec Alex DeWitt, sans jamais se soucier de faire coïncider tout cela avec des décennies de continuité intergalactique. C’était l’idée derrière le pari, même si le prix payé, la mort brutale d’un personnage secondaire quelques mois plus tard pendant l’événement Zero Hour, restera l’une des pages les plus critiquées de la série.

Le pari a fini par payer, d’une manière que personne n’anticipait en 1994. Kyle est resté le seul Green Lantern pendant des années jusqu’à la fin des années 1990, et il est devenu la vedette Green Lantern de DC jusqu’au milieu des années 2000. Il traversera ensuite les identités d’Ion, puis de Lanterne Blanche, avant de redevenir un pilier régulier du Corps aux côtés de Hal Jordan, ressuscité entre-temps. Trente ans après cette dernière page silencieuse d’un numéro 50 sans fanfare, McFarlane Toys continue même de sortir des figurines collector du personnage sous sa forme la plus puissante, preuve que le pari du vide absolu, en 1994, a fini par façonner l’un des Green Lanterns les plus attachants de tout l’univers DC.

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