Cowboy Bebop a perdu 14 épisodes sur 26 à sa première diffusion : voici ce que les censeurs japonais refusaient de montrer

Douze épisodes diffusés sur vingt-six prévus. C’est le bilan famélique du tout premier passage à l’antenne de Cowboy Bebop au Japon, au printemps 1998. La chaîne TV Tokyo, effrayée par le contenu de la série, a purement et simplement retiré quatorze sessions de sa grille avant même leur diffusion. Un naufrage éditorial pour ce qui deviendra, quelques années plus tard, l’un des animes les plus vénérés de tous les temps.

À retenir

  • Un anime d’exception a failli disparaître avant même d’exister vraiment au Japon
  • Les censeurs craignaient bien plus que la simple violence : le contexte socio-politique était explosif
  • Une chaîne satellite de nuit a sauvé la série en lui redonnant sa complétude

Une chaîne publique qui recule devant son propre programme

Lors de sa première diffusion, du 3 avril au 26 juin 1998 sur TV Tokyo, seuls les épisodes 2, 3, 7 à 15, 18 et un épisode spécial ont été proposés. Concrètement, la chaîne a shunté le tout premier épisode, « Asteroid Blues », pourtant censé planter le décor de la série. Le premier épisode montré au Japon était chronologiquement le second, le pilote étant rempli de scènes de tabac, de fusillades et de contenus jugés trop lourds. Un comble : découvrir Spike Spiegel et Jet Black sans savoir comment ils se sont rencontrés.

Le producteur Masahiko Minami a raconté les coulisses de ce fiasco commercial des années plus tard. Seuls les douze premiers épisodes ont été diffusés à la télévision publique, puis Bandai s’est retiré du projet et le reste des épisodes a ensuite été diffusé sur la chaîne câblée WOWOW qui ne dépend pas de la publicité. Le studio Sunrise avait pourtant flairé le problème dès la production. Selon le réalisateur Shinichirō Watanabe, avant même le début de la diffusion, pendant la production des premiers épisodes, plusieurs interlocuteurs internes répétaient déjà que la série était trop adulte.

Sexe, drogues et armes à feu : ce que les censeurs ne voulaient pas montrer

Le problème ne tenait pas à un détail isolé mais à l’accumulation. Le contenu jugé trop sexuel et trop violent a été responsable du retrait de plus de la moitié de la série. Dans « Asteroid Blues » justement, l’épisode inaugural avorté, l’intrigue tourne autour d’un trafiquant sous emprise d’une drogue de combat appelée Bloody Eye, avec fusillade et overdose en toile de fond. Rien d’exceptionnel pour un anime des années 2000, mais tout à fait inacceptable pour une case horaire familiale de fin d’après-midi en 1998.

Le contexte japonais de l’époque explique en grande partie cette nervosité soudaine. Selon ScreenRant, il ne s’agissait pas tant d’une pudibonderie généralisée que du fait que la série a été diffusée pendant une période de montée de la violence scolaire dans le pays. Le Japon venait de traverser une vague de faits divers impliquant des mineurs auteurs de crimes d’une brutalité inhabituelle, et la moindre image de violence à la télévision devenait suspecte aux yeux des diffuseurs. Certaines sources évoquent même des épisodes entiers écartés à cause de violence, de drogues et de thèmes suggestifs, dans le sillage de meurtres particulièrement brutaux commis par des adolescents, un climat qui a poussé les chaînes nippones à revoir drastiquement leurs standards. Difficile de ne pas y voir une réaction disproportionnée, tant la série reste, avec le recul, d’une sobriété presque classique comparée à certains shonen contemporains bien plus graphiques.

Studio Sunrise lui-même n’a pas facilité les choses en interne. Le studio Bandai ne pensait pas qu’une représentation aussi sombre et feutrée de vaisseaux spatiaux ferait vendre des jouets, la série regorgeant de violence et interrogeant des concepts comme l’existentialisme et le fatalisme, peu vendeurs pour des fabricants de figurines. La commande initiale, pensée comme produit dérivé, s’est transformée en œuvre d’auteur totalement incompatible avec son cahier des charges commercial.

WOWOW, le sauvetage nocturne qui a tout changé

Face à l’échec commercial du format tronqué, une chaîne satellite a repris le flambeau quelques mois plus tard. Plus tard dans l’année, la série a été montrée dans son intégralité du 23 octobre 1998 au 24 avril 1999, sur le réseau satellite WOWOW. Contrairement à TV Tokyo, cette chaîne ne dépendait pas des recettes publicitaires classiques, ce qui lui laissait une liberté éditoriale bien plus large pour diffuser des contenus jugés inadaptés au grand public. Diffusée en horaire nocturne, loin des enfants zappant après l’école, la série a enfin pu exister sous sa forme complète et non censurée.

C’est paradoxalement cette seconde vie, confidentielle et nocturne, qui a permis à Cowboy Bebop de conquérir son statut culte à l’international quelques années plus tard, porté par des exports vidéo et une diffusion américaine qui a, elle aussi, connu ses propres soucis de censure. Aux États-Unis, sur Adult Swim, l’épisode 6, l’épisode 8 et l’épisode 22 ont d’abord été écartés de la diffusion en raison de leurs thèmes violents et destructeurs, dans le sillage des attentats du 11 septembre. Un épisode entier, « Wild Horses », a même connu un sort à part : il a été temporairement banni aux États-Unis à cause de sa représentation d’un crash de la navette Columbia, une coïncidence troublante avec la tragédie réelle survenue des années plus tard.

Un anime devenu culte malgré (ou grâce à) ses cicatrices

Aujourd’hui, l’intégrale de la série circule sans coupe sur toutes les plateformes légales, et ce chapitre chaotique de son histoire ressemble presque à une légende urbaine tant le contraste est saisissant avec la réputation actuelle du show. Vingt ans après sa sortie, Minami lui-même reconnaissait avec une pointe d’ironie que ce succès planétaire était impensable au moment de la conception. Il attribue ce succès au travail acharné des partenaires internationaux qui ont diffusé la série dans le monde entier.

Reste un détail que peu de spectateurs connaissent : la première fois qu’un public japonais a pu voir « Asteroid Blues », l’épisode fondateur de toute la mythologie Spike Spiegel, ce n’était pas au printemps 1998 sur une chaîne généraliste, mais bien plus tard, en pleine nuit, sur une chaîne câblée que peu de foyers recevaient. Un genre de sortie de secours qui a fini par écrire l’histoire de l’animation japonaise.

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