Un centre commercial mort dans la San Fernando Valley est devenu, le temps d’un tournage, l’une des villes les plus emblématiques de la pop culture vidéoludique. Pour la saison 2 de Fallout, l’équipe de production a reconstruit le Strip de New Vegas à l’échelle 1, façades comprises, dans un mall désaffecté du quartier de North Hollywood à Los Angeles. Pas de fond vert géant, pas de décor entièrement synthétique : des murs, des néons, des enseignes en dur que les acteurs pouvaient toucher et traverser.
À retenir
- Un vrai mall transformé en ville post-apocalyptique : quels secrets se cachent sous ces façades rétro-futuristes ?
- 27 mètres de casino, un dinosaure géant à taille réelle, une échoppe à tacos pour une seule scène : jusqu’où ira la démesure ?
- Quatre jours de vie pour des semaines de construction : comment l’éphémère devient l’art du cinéma
Un centre commercial américain classique transformé en Mojave post-nucléaire
Pour donner vie au Strip fictif de New Vegas, l’équipe de production s’est installée dans une partie du centre commercial Valley Plaza à North Hollywood. Le choix n’a rien d’anodin : d’après le directeur artistique Howard Cummings, transposer l’esthétique du jeu vidéo culte à l’écran imposait de créer une Vegas rétro-futuriste, et plutôt que de fabriquer le Strip en effets visuels, il a trouvé un centre commercial abandonné dans la San Fernando Valley et construit les façades de Vegas directement dans la structure existante.
Le vieux cinéma du mall a fait des merveilles. L’ancien théâtre Regal ressemblait beaucoup au casino du jeu, il a donc été redécoré avec une enseigne affichant « Gomorrah ». Un détail qui résume toute la philosophie du chantier : plutôt que de tout inventer, l’équipe a cherché dans l’architecture existante les formes qui rappelaient déjà l’univers du jeu, puis a habillé par-dessus. Résultat ? Un décor qui tient debout, littéralement, avec ses propres perspectives et sa propre lumière.
27 mètres de casino, un thermomètre à taille réelle et une échoppe à tacos pour une seule scène
La démesure du chantier se mesure en chiffres bien concrets. Cummings et son équipe ont construit la plupart des enseignes de la série, dont celle du Lucky 38 Resort and Casino, une structure de 27 pieds, soit un peu plus de huit mètres de haut, plantée en plein cœur du centre commercial reconverti. Plus loin dans le désert, l’équipe a poussé le perfectionnisme jusqu’à l’obsession : « Dans le jeu, il y a ce dinosaure géant tenant un thermomètre », explique Cummings, qui a repéré le vrai plus grand thermomètre du monde à Baker, en Californie, en face d’un motel abandonné visiblement à l’origine du décor du jeu, et a fini par sculpter la tête du dinosaure à l’échelle réelle.
Certains décors n’ont même servi qu’une poignée de minutes à l’écran. La scénariste Geneva Robertson-Dworet raconte que Howard a créé un stand à tacos qui était en réalité tout un complexe avec un éclairage fluorescent incroyable, et ce, pour une seule scène. Ce genre de démesure, on ne la voit presque plus qu’en dehors des blockbusters à gros budget d’effets numériques. Ici, c’est une série télé qui s’offre ce luxe artisanal.
Le numérique, réservé au ciel et aux extensions
Le studio d’effets visuels Industrial Light & Magic a supervisé la partie numérique de la série, mais son rôle s’est concentré sur ce que la caméra ne pouvait pas capturer physiquement. Tout était étendu pour Freeside, notamment grâce à Raynault VFX, responsable des extensions de décor numériques, qui ont construit l’asset pour la grande révélation où Lucy et le Ghoul découvrent New Vegas pour la première fois. Le sol, les murs, les enseignes sont réels, mais le ciel doré du Mojave et les toits qui se perdent à l’horizon relèvent souvent de la retouche numérique.
La production a aussi eu recours à la production virtuelle, cette technique de plateau immersif popularisée par des séries comme The Mandalorian. Pour l’ancien abri de la saison 1 revisité, l’équipe a percé un trou dans le plafond avec de la lumière du soleil qui filtre à travers, une technologie aussi utilisée pour les séquences dans le penthouse de New Vegas et le dirigeable, tandis que tous les drapeaux qui ondulent et le désert qui dérive ont été réalisés sur le volume. Le ciel, encore et toujours le ciel, celui qu’aucun plateau physique ne peut vraiment reproduire à moindre coût.
Un décor construit pour être détruit
Le plus vertigineux dans cette histoire, c’est peut-être sa durée de vie. D’après les équipes techniques, le décor comprenait un campement de la Légion de César, un hangar enterré digne d’Area 51 rempli d’antiquités, une tête de dinosaure à l’échelle dans le Mojave et une rue de casinos aux néons qu’ils ont détruite quatre jours après l’avoir montée. Quatre jours de vie pour un décor qui a nécessité des semaines de fabrication : c’est le genre de gâchis magnifique propre au cinéma, où l’éphémère devient la norme.
Le mall a d’ailleurs dû jouer plusieurs rôles à la fois pour économiser du terrain. Un centre commercial abandonné a fait office de plusieurs lieux de New Vegas, dont Freeside et le Strip, tandis que le ranch Melody Ranch a fourni des environnements supplémentaires pour Freeside. Une gymnastique de production que le superviseur VFX Jay Worth résume ainsi : le Strip mélangé à Freeside mélangé à la Southern Gate, trois lieux différents qui devaient se raccorder comme dans le jeu.
Le pari a payé sur le plan critique : la saison a récolté dix nominations aux Emmy Awards, dont celle de la meilleure direction artistique pour un programme narratif d’une heure ou plus. Une reconnaissance rare pour un décor de série télé, et un rappel que dans une industrie obsédée par le tout-numérique, un centre commercial mort et quelques tonnes de contreplaqué peuvent encore faire vibrer des millions de spectateurs.
Sources : moyens.net | ayther.fr