Créée en 1992 pour une seule scène d’un épisode de Batman, elle devait disparaître au générique : ce sont les spectateurs qui ont forcé DC à la garder

Une styliste de cake, un costume d’arlequin et une réplique jetée en l’air : voilà tout ce qui devait exister d’Harley Quinn. Créée pour combler dix secondes d’écran dans un épisode de Batman: The Animated Series diffusé le 11 septembre 1992, elle n’avait ni passé, ni avenir prévu au scénario. Trente-quatre ans plus tard, elle est devenue l’un des personnages les plus rentables de tout l’univers DC, à côté de Superman et Wonder Woman. Le twist ? Personne, ni chez DC, ni dans l’équipe créative, ne l’avait vu venir.

À retenir

  • Un personnage secondaire créé en 1992 pour disparaître après trois minutes d’écran
  • Les réactions des fans ont changé les plans des créateurs du jour au lendemain
  • Harley Quinn est devenue le premier personnage majeur né à la télévision avant d’exister en comics

Une figurante inventée en dernière minute

Tout part d’un problème d’écriture banal. Le scénariste Paul Dini planchait sur l’épisode « Joker’s Favor » et avait besoin d’un personnage purement fonctionnel : une James Bond girl qui pousserait un chariot à gâteau devant des invités, avant de disparaître du récit. Paul Dini a expliqué avoir créé Harley Quinn parce que dans cet épisode, le Joker avait besoin d’une complice pour apporter un gâteau dans la pièce comme une showgirl, puis repartir, et l’équipe a pensé transformer ce personnage en quelque chose de plus. L’idée, à l’origine, consistait simplement à donner au Joker sa propre acolyte, sur le modèle des henchgirls des méchants de la série Batman des années 1960 avec Adam West.

Pour l’apparence, Bruce Timm a eu l’idée du costume d’arlequin. Pour la voix et l’attitude, Dini s’est souvenu d’une séquence de rêve tournée par son amie l’actrice Arleen Sorkin dans un soap opera américain, où elle apparaissait déguisée en clown. Le nom du personnage est né de cette contraction phonétique entre « Harlequin » et « Quinn ». Rien, dans cette genèse, ne prévoyait de suite : « elle devait toujours être un personnage utilisé une seule fois, dans un seul épisode », ont confirmé les créateurs des années plus tard.

Un sort scellé dès le premier épisode

Le pire, c’est que le scénario original ne se contentait pas de la faire disparaître discrètement : il la faisait mourir. Dans « Joker’s Favor », Harley aide le Joker à piéger le commissaire Gordon lors d’un dîner, avant que le duo ne prenne la fuite dans une explosion. Le personnage était présumé mort, le détective Bullock confirmant froidement cette réalité brutale, ce qui affectait Harley elle-même dans le récit. Sur le papier, l’histoire d’Harley Quinn s’arrêtait là, en une poignée de minutes d’antenne, comme un gag visuel parmi d’autres dans un épisode centré sur un citoyen lambda pris en otage par le Joker.

Mais quelque chose d’inattendu s’est produit dès la diffusion. Le courrier des fans, les retours des enfants comme des adultes, la alchimie particulière entre le Joker version Mark Hamill et cette nouvelle complice ont convaincu les studios de revenir sur leur décision. DC Comics avait un plan précis pour Harley Quinn, un plan qu’ils ont rapidement abandonné, tant l’épisode a continué de résonner dans tout l’univers DC depuis. Difficile d’imaginer aujourd’hui une version de Gotham sans elle, et pourtant, à quelques choix scénaristiques près, elle aurait pu rester une note de bas de page dans la filmographie de Mark Hamill.

Comment le public a réécrit son destin

Ramenée dans l’épisode suivant, « Almost Got ‘Im », Harley y aide le Joker à électrocuter Batman en utilisant les rires de la foule comme source d’énergie, preuve que les scénaristes avaient déjà décidé de creuser le filon. Timm et Dini ont alors pris une décision rare dans l’industrie : construire une vraie mythologie pour un personnage né d’un simple besoin de figuration. Ils lui ont donné une origine complète dans le comic culte « Mad Love », révélant que la psychiatre Harleen Quinzel avait été manipulée par le Joker jusqu’à tomber amoureuse de lui.

Le succès critique et public de cette histoire a fini de convaincre l’éditeur. Alors qu’elle n’était censée apparaître que dans un épisode, Quinn est devenue un personnage récurrent de l’univers animé DC, avant d’être adaptée dans le canon des comics sept ans plus tard, dès 1999. Ce détour est unique dans l’histoire de la maison d’édition : c’est la première fois qu’un personnage majeur naît à la télévision avant d’exister sur papier, et non l’inverse.

La suite est connue : rôle central dans les jeux vidéo Arkham, incarnation par Margot Robbie dans plusieurs films à gros budget, série animée en prises de vue réelles diffusée sur les plateformes de streaming américaines, spin-offs solo en comics. Le dessinateur et actuel directeur créatif de DC, Jim Lee, l’a même qualifiée de « quatrième pilier » de la maison d’édition, juste derrière la trinité historique Superman, Batman et Wonder Woman. Pas mal pour une figurante qui devait mourir au bout de trois minutes d’écran.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est que ni Dini ni Timm n’avaient anticipé un tel emballement : les deux créateurs n’avaient aucune idée que Harley décollerait de cette façon. L’anecdote mérite d’être gardée en tête la prochaine fois qu’une série tue un second rôle sans ménagement : parfois, c’est justement le public qui décide qui a le droit de rester dans l’histoire.

Laisser un commentaire