Dix-sept ans. C’est le temps qu’il a fallu à DC et à Marvel pour avoir de nouveau le droit de dessiner un vampire, un loup-garou ou un fantôme dans leurs pages. La cause ? Un psychiatre new-yorkais du nom de Fredric Wertham, qui a publié en 1954 un livre au titre sans équivoque, « Seduction of the Innocent », accusant les comics de transformer les enfants en délinquants. Ce texte a directement mené à la création du Comics Code Authority, un organisme d’autocensure si strict qu’il a rayé purement et simplement les monstres classiques du paysage éditorial américain jusqu’en 1971.
À retenir
- Un psychiatre change à jamais le destin des comics en 1954
- Les éditeurs s’imposent une autocensure si radicale qu’elle raye les monstres classiques
- Les créateurs trouvent des contournements absurdes pour survivre à l’interdit
Un livre qui a mis l’industrie à genoux
Wertham n’était pas un charlatan de passage. Fredric Wertham était un psychologue pour enfants qui a réalisé un travail pionnier auprès des jeunes défavorisés, mais il a terni sa réputation dans une quête de célébrité qui a débouché sur le brûlot anti-comics de 1954. Son argument central ? Les comics constituaient une forme de littérature populaire nocive et une cause sérieuse de délinquance juvénile. Le livre ne s’attaquait pas qu’à l’horreur : il visait aussi bien les comics de crime que les super-héros, Wertham utilisant le terme de « crime comics » pour désigner aussi bien les titres gangsters/meurtres que les comics de super-héros et d’horreur.
L’onde de choc a été immédiate. Wertham a obtenu un siège devant les auditions du Sous-comité sénatorial sur la délinquance juvénile en avril 1954, et face à la menace d’une régulation gouvernementale, les éditeurs ont préféré s’autoréguler. Face à la menace d’une régulation gouvernementale, la Comics Code Authority autorégulatrice a émergé à l’automne de cette même année. Le résultat a été dévastateur pour tout un pan de la production : des séries entières, notamment chez EC Comics, ont disparu du jour au lendemain. Ce qu’on oublie souvent, c’est que la panique morale préexistait déjà à Wertham. Le psychiatre germano-américain souvent décrié récolte beaucoup de mérite pour une campagne de censure qui existait bien avant que ses articles et son livre n’y soient associés, des critiques et des membres du clergé qualifiant depuis des années toutes sortes de comics d' »inacceptables ». Wertham a simplement donné une caution scientifique, aussi contestable soit-elle, à un mouvement déjà lancé.
Des règles si absurdes qu’elles ont vidé les rayons
Le Comics Code de 1954 ne se contentait pas de vagues recommandations de bon goût. Il interdisait noir sur blanc les créatures les plus emblématiques du genre. Le Code bannissait spécifiquement les vampires, les loups-garous, les goules et les zombies, ainsi que les mots « Horreur », « Terreur » ou « Étrange » sur les couvertures. Autant dire que pour les éditeurs spécialisés dans l’horreur, cela recouvrait pratiquement toute leur gamme de production.
Pendant près de deux décennies, DC et Marvel ont donc dû ruser. Impossible de montrer un vrai monstre à l’ancienne : les scénaristes ont multiplié les substituts à peine déguisés, des créatures extraterrestres aux menaces pseudo-scientifiques, pour contourner l’interdit sans jamais le nommer. Jusqu’en 1971, inclure n’importe quel type de monstre surnaturel dans une histoire était tout simplement prohibé, ce qui rendait hors-la-loi des figures aussi populaires que les vampires, les loups-garous et les zombies, forçant les créateurs à imaginer des substituts à peine voilés. Même le mot « zombie » était banni des scripts, comme le rappelle un examen détaillé des règles de l’époque : certaines régulations interdisaient carrément l’usage du mot « zombie ». Résultat, l’horreur pure a quasiment disparu des kiosques pendant toute cette période, et les auteurs ont dû transformer leurs récits en exercices de style feutré. Marvel et DC ont trouvé des moyens de faire entrer l’horreur dans le mainstream via des séries comme Spectre, Phantom Stranger et Journey Into Mystery, mais les fans du genre devaient se contenter d’histoires de super-héros ou de western vaguement effrayantes, les auteurs communiquant l’horreur par sous-texte plutôt que par des événements visibles à l’écran.
1971, le grand dégel des monstres classiques
Le tournant arrive en 1971, et il n’a rien d’un hasard : à cette date, la panique morale des années 1950 semble déjà anachronique face à des séries télé familiales mettant en scène des créatures gothiques. La règle aurait semblé encore plus ridicule qu’en 1954, alors qu’elle aurait interdit des personnages aussi inoffensifs et familiaux que le casting des Munsters. Le Comics Code Authority révise alors son texte pour autoriser, sous conditions bien précises, le retour des grandes figures de la littérature gothique. Étaient désormais autorisés « les vampires, les goules et les loups-garous… lorsqu’ils sont traités dans la tradition classique comme Frankenstein, Dracula, et d’autres œuvres littéraires de haut niveau écrites par Edgar Allan Poe, Saki, Conan Doyle et d’autres auteurs respectés dont les œuvres sont étudiées dans les écoles du monde entier ».
Une nuance de taille subsistait pourtant : le zombie, jugé trop vulgaire pour prétendre à ce vernis littéraire, restait interdit. Les zombies, dépourvus du background « littéraire » requis, demeuraient tabous. Marvel a d’ailleurs trouvé une parade savoureuse à ce détail réglementaire quelques années plus tard, en rebaptisant ses morts-vivants pour échapper à la censure. Pour contourner cette restriction, Marvel a appelé dans les années 1970 les adeptes apparemment décédés et contrôlés mentalement de divers super-vilains haïtiens des « zuvembies ». C’est cette révision qui a ouvert la voie à des séries devenues cultes, comme les aventures vampiriques de Dracula chez Marvel ou l’arrivée de la créature marécageuse de DC, deux titres qui n’auraient tout simplement pas pu exister sous l’ancienne mouture du Code.
Le Comics Code Authority a continué d’exister sous une forme affaiblie pendant encore quarante ans, ses éditeurs l’abandonnant progressivement les uns après les autres jusqu’à sa disparition officielle en 2011. Reste une leçon amusante pour quiconque feuillette aujourd’hui un comic de vampires ou de loups-garous chez DC ou Marvel : cette liberté créative doit tout à une clause administrative de 1971 qui distinguait, avec un sérieux presque comique, les monstres « de bonne famille littéraire » de ceux jugés trop vulgaires pour le papier glacé.
Sources : rhsnationalist.com | dc.fandom.com