Chaque printemps, dans des milliers de jardins d’enfants et d’écoles maternelles au Japon, la même mélodie résonne avant une sortie ou pendant la fête sportive annuelle. C’est « Sanpo » (« La promenade »), le générique d’ouverture de Mon voisin Totoro, sorti en 1988. Trente-huit ans plus tard, son compositeur Joe Hisaishi vient d’entrer trois fois d’un coup au Guinness World Records, pour des exploits qui n’ont, cette fois, rien à voir avec les cours de récréation.
À retenir
- Une simple comptine d’école maternelle composée il y a 38 ans continue de vibrer dans les cœurs de millions d’enfants japonais
- Le compositeur vient de réaliser l’impossible : trois records Guinness en une seule tournée mondiale
- Comment une même plume a façonné à la fois l’enfance et les stades symphoniques d’un pays entier
Une comptine devenue institution scolaire
« Sanpo » n’est pas qu’une chanson de film culte. Composée par Joe Hisaishi sur des paroles de l’autrice jeunesse Rieko Nakagawa, elle a été chantée à l’origine par Azumi Inoue pour l’ouverture du long-métrage de Hayao Miyazaki. Le titre apparaît régulièrement dans les manuels de musique de l’école primaire, en plus d’être depuis longtemps un morceau incontournable des jeux dansés dans les jardins d’enfants et crèches. Un statut à part, puisqu’il partage cette popularité nationale avec le thème de fin du même film, chanté lui aussi par Azumi Inoue.
Ce qui frappe, c’est la mécanique d’appropriation. « Sanpo » est un morceau classique chanté en chœur dans les jardins d’enfants et crèches, et curieusement plus repris encore que le thème principal du film. La raison est presque logique : la chanson accompagne littéralement le moment où les enfants se donnent la main pour aller se promener, un rituel quotidien dans l’éducation préscolaire japonaise. Depuis 1992, elle apparaît par ailleurs de façon récurrente dans les manuels scolaires du primaire, ce qui en fait l’un des rares morceaux de bande originale de film à avoir intégré durablement le programme pédagogique national. Trois générations d’écoliers japonais ont ainsi grandi en apprenant à marcher au rythme d’une chanson écrite pour un film d’animation sur des esprits de la forêt.
Trois records Guinness en un seul été
Voilà pour l’enfance. Côté scène, l’été 2026 a offert à Joe Hisaishi, aujourd’hui âgé de 75 ans, une reconnaissance d’un tout autre calibre. Le compositeur a rapporté mardi avoir reçu trois Guinness World Records, pour « le plus grand nombre de billets vendus par un compositeur classique au Tokyo Dome (série unique) », « la série classique la plus vendue au Hollywood Bowl », et « la plus longue résidence d’un compositeur classique au Radio City Music Hall (série unique) » à New York.
Les chiffres donnent le vertige pour de la musique dite « classique ». Deux records ont récompensé ses ventes de billets consécutives, avec 133 453 billets vendus sur trois jours au Tokyo Dome et 45 538 billets sur trois soirées consécutives au Hollywood Bowl. Le troisième record concerne la plus longue série de concerts consécutifs par un compositeur classique, Hisaishi ayant donné sept soirées d’affilée au Radio City Music Hall. Sept soirs, 6 000 places à chaque fois, pour un artiste qui joue avant tout… des musiques de dessins animés. De quoi remettre en question l’idée reçue selon laquelle la musique de film serait un genre mineur face au répertoire classique traditionnel.
La tournée new-yorkaise s’est achevée sur une note particulièrement émouvante. À Radio City, Hisaishi a dirigé l’Orchestra of St. Luke’s et le chœur MasterVoices devant des salles combles, sur des projections visuelles tirées de classiques de Miyazaki comme Princesse Mononoké, Mon voisin Totoro et Nausicaä de la vallée du vent, avec en point d’orgue « One Summer’s Day », interprété au piano par Hisaishi aux côtés de sa fille Mai Fujisawa au chant. Au Hollywood Bowl, le programme avec le Los Angeles Philharmonic le désignait comme « 2026 Composer in Focus », tandis que le concert du Tokyo Dome a couvert l’intégralité de la filmographie de Miyazaki, de Nausicaä jusqu’au Vent se lève, avec le Royal Philharmonic et plusieurs chœurs.
Le prolongement logique d’une carrière hors norme
Ces trophées n’arrivent pas de nulle part. Hisaishi est un compositeur, chef d’orchestre et pianiste japonais connu pour plus de cent bandes originales de films et albums solo depuis 1981. Il a signé toutes les musiques des longs-métrages Ghibli de Hayao Miyazaki depuis Nausicaä de la vallée du vent en 1984, un partenariat créatif qui dure depuis plus de quarante ans, du jamais-vu dans l’industrie du cinéma d’animation. En 2023, le gouvernement japonais lui a décerné l’Ordre du Soleil levant, Rayons d’or avec rosette, pour ses contributions significatives au Japon.
Et le succès populaire ne se dément pas au fil des décennies. Le générique de Kikujiro, « Summer », composé en 1999, reste aujourd’hui l’un des morceaux les plus repris et les plus enseignés aux jeunes pianistes à travers le monde. Quant à « One Summer’s Day », l’ouverture du Voyage de Chihiro, elle a dépassé les 109 millions d’écoutes sur Spotify en avril 2026. Deux morceaux, deux décennies d’écart, la même signature mélodique reconnaissable entre mille.
Ce qui rend l’histoire de « Sanpo » singulière, c’est ce grand écart temporel et générationnel : une même plume a écrit la chanson que des enfants de trois ans fredonnent en salle de classe, et les partitions qui remplissent aujourd’hui des stades de plus de 100 000 spectateurs. Peu de compositeurs peuvent se targuer d’avoir façonné à la fois l’enfance et la scène symphonique d’un pays entier, avec les mêmes notes qui, quarante ans après, continuent de faire vibrer deux publics diamétralement opposés.
Sources : otakukart.com | animenewsnetwork.com