Le 28 décembre 2020, une nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans l’industrie du cinéma japonais : le film d’animation Demon Slayer : Le Train de l’Infini a officiellement dépassé Le Voyage de Chihiro au box-office national. Après dix-neuf ans de règne sans partage, le chef-d’œuvre de Hayao Miyazaki cédait sa couronne à un phénomène né d’un manga pour ados. Ce n’était pas une rumeur de fan, ni une projection optimiste de distributeur : c’était acté, chiffres à l’appui, par les producteurs eux-mêmes.
À retenir
- Un record censé être inébranlable depuis deux décennies s’effondre en moins de trois mois
- La vitesse de cette ascension remet en question ce qu’on croyait savoir des hiérarchies du cinéma d’animation
- Ce n’était que le début : une suite encore plus puissante arrive et repousse les limites
Dix-neuf ans sur le trône, un record qu’on croyait éternel
Il faut se replacer dans le contexte. Le Voyage de Chihiro sort en 2001 et devient très vite un monument. Le film décroche l’Ours d’or à Berlin en 2002 puis l’Oscar du meilleur film d’animation en 2003, propulsant le Studio Ghibli et Hayao Miyazaki au fronton du panthéon du cinéma mondial. Sur le seul territoire japonais, le film cumule au fil des rediffusions 31,7 milliards de yens, faisant de lui le film le plus rentable de l’histoire du Studio Ghibli. Vingt ans durant, aucun blockbuster hollywoodien, aucun autre anime n’a réussi à s’en approcher. Le film avait même récolté 24 millions de spectateurs contre 23,5 pour le long-métrage de Miyazaki une fois dépassé, preuve que l’écart, avant la bascule, restait mince mais bien réel en faveur de Chihiro depuis deux décennies.
Ce genre de record semblait d’autant plus solide qu’il ne reposait pas sur un simple coup marketing. Le film racontait l’histoire d’une fillette égarée dans un monde peuplé d’esprits, portée par une animation soignée et une bande-son devenue culte au Japon. Un totem culturel, transmis de génération en génération, projeté encore aujourd’hui dans les salles lors de reprises régulières. Miser contre lui, jusqu’en 2020, relevait presque de la provocation.
Comment un manga de chasseurs de démons a renversé la table
Et pourtant. Demon Slayer : Le Train de l’Infini, sorti au Japon le 16 octobre 2020, a explosé tous les compteurs en un temps record. Le film d’animation a battu le record du box-office au Japon, ont annoncé ses producteurs, détrônant Le Voyage de Chihiro, en générant 32,5 milliards de yens de recettes en salles, attirant plus de 24 millions de spectateurs. Le plus frappant, c’est la vitesse : après seulement 73 jours de projections, le film avait déjà amassé plus de 314 millions de dollars. Chihiro avait mis deux décennies à construire son score cumulé. Demon Slayer a fait mieux en deux mois et demi, en pleine pandémie de Covid-19, à une époque où les salles obscures tournaient au ralenti partout ailleurs dans le monde.
Le paradoxe est savoureux : l’absence de concurrence hollywoodienne durant l’été et l’automne, des mois habituellement encombrés par Pixar, Disney et consorts, a laissé le champ libre à ce phénomène purement japonais. Le film adapte l’histoire de Tanjiro, un adolescent devenu chasseur de démons après le massacre de sa famille, porté par un manga qui a depuis vendu 120 millions d’exemplaires en tous formats. Interrogé sur ce basculement historique, le réalisateur Goro Miyazaki, fils d’Hayao, avait réagi avec une certaine philosophie : « Ghibli tenait ce record depuis très longtemps ; maintenant qu’il est battu, on va pouvoir être beaucoup plus détendu ». Une réaction fair-play, presque soulagée, comme si le clan Miyazaki savait que ce trône finirait par tomber un jour.
Le classement définitif, et la suite qui s’annonce encore plus folle
Une fois sa carrière en salles terminée, Le Train de l’Infini a fini son parcours à un niveau bien supérieur au score qui avait suffi à dépasser Chihiro fin 2020. Le film a finalement dépassé Le Voyage de Chihiro avec 40,4 milliards de yens de recettes totales. Un écart suffisamment large pour que le record semble, cette fois, difficile à rattraper de sitôt.
Mais la franchise ne s’est pas arrêtée là. En juillet 2025, Demon Slayer : Infinity Castle a explosé à son tour tous les compteurs dès sa sortie, obliterant les records du box-office japonais avec 1,65 milliard de yens engrangés dès le premier jour, du jamais-vu dans l’histoire du cinéma nippon. Sur l’ensemble de l’année 2025, le film a fini deuxième de tous les temps au Japon, juste derrière son prédécesseur : le film a grossé un total de 38,33 milliards de yens, ce qui le classe second sur la liste all-time du Japon, la première place restant détenue par le premier film Demon Slayer, terminé à 40,75 milliards de yens en 2020. la franchise Demon Slayer occupe aujourd’hui les deux premières marches du podium, reléguant Chihiro à la troisième place.
Ce raz-de-marée a d’ailleurs dopé tout le marché japonais : les recettes totales ont bondi de 32 % pour atteindre un record de 274,45 milliards de yens, avec 188,76 millions de billets vendus, la deuxième meilleure fréquentation jamais enregistrée. Et l’histoire est loin d’être terminée : Sony a déjà deux nouveaux films Demon Slayer : Infinity Castle en développement et en production, capables théoriquement de faire chuter le record de Mugen Train à leur tour. De quoi rappeler qu’au Japon, le vrai classement des cœurs ne suit pas toujours celui des recettes : une enquête menée en 2022 plaçait Mon voisin Totoro, pourtant loin derrière au box-office, comme le film Ghibli préféré du public devant Chihiro lui-même.