Diana Prince fait ses débuts en 1941 dans les pages d’All Star Comics, armée d’un lasso doré capable de forcer n’importe qui à dire la vérité. Ce détail n’a rien d’un hasard scénaristique : son créateur, William Moulton Marston, venait de passer près de deux décennies à travailler sur une vraie machine à démasquer les menteurs, celle qui deviendra la base du polygraphe encore utilisé aujourd’hui dans les services de police à travers le monde.
À retenir
- Un psychologue de Harvard a consacré deux décennies à démêler les secrets du mensonge avant de créer Wonder Woman
- Le lasso doré de la super-héroïne n’est pas un détail scénaristique : c’est l’inspiration directe du détecteur de mensonges de Marston
- L’invention scientifique de Marston continue de tourner dans les commissariats mondiaux, quatre-vingts ans après sa création
Un psychologue de Harvard obsédé par la vérité
Avant de dessiner des super-héroïnes, Marston étudiait le droit et la psychologie à Harvard. William Moulton Marston earned his A.B. from Harvard University in 1915, followed by a law degree in 1918 and a Ph.D. in psychology in 1921, et il a commencé à travailler sur son approche de la pression artérielle liée à la tromperie dès 1915, comme étudiant diplômé sous la direction de Hugo Münsterberg au laboratoire de psychologie de Harvard. Un détail amusant : c’est sa propre épouse, Elizabeth Holloway, qui lui a mis la puce à l’oreille. Un jour, Elizabeth Holloway Marston a remarqué que sa pression artérielle montait quand « elle se mettait en colère ou s’excitait ». Cette remarque anodine a suffi à orienter toute la carrière de son mari vers l’étude du lien entre émotions et physiologie.
À partir de cette intuition domestique, Marston construit un protocole d’expérimentation rigoureux. En 1917, William Moulton Marston publie ses premières conclusions sur le polygraphe, puis dans les années 1920, il met au point le test de pression artérielle systolique, qui mesure les changements de pression artérielle d’une personne pendant un interrogatoire pour déterminer si elle dit la vérité ou ment. Trois ans plus tard, il consolide ses recherches dans un cadre académique. En 1921, Marston publie sa thèse de doctorat, « Systolic Blood Pressure, Symptoms of Deception and Constituent Mental States », pour Harvard University. Ses résultats en laboratoire, sur ses propres camarades étudiants, affichaient un taux de réussite spectaculaire : dans des tests sur d’autres étudiants, il a rapporté un taux de succès de 96 % dans la détection des mensonges. Un chiffre qui a fait couler beaucoup d’encre depuis, tant les conditions de laboratoire diffèrent radicalement du terrain.
Le lasso doré, version comics du brassard à tension
Le parallèle entre l’invention scientifique et l’objet fantastique n’est pas une simple coïncidence de biographes. Le lasso est fantastique, mais le créateur de Wonder Woman s’inspire d’un appareil bien réel : son Lasso de la Vérité n’est qu’une représentation en bande dessinée d’une invention antérieure, le test de pression artérielle systolique, précurseur du détecteur de mensonges moderne. Marston lui-même ne s’en cachait pas : toute sa vie de chercheur tournait autour d’une idée simple, celle que le corps trahit ce que l’esprit tente de cacher. On pourrait presque dire qu’il a transformé son laboratoire en atelier de super-pouvoirs, ce qui donne une saveur particulière à la lecture de ses vieux comics aujourd’hui.
Ce lien n’a rien d’anecdotique pour les historiens de la bande dessinée. Marston a donné à son personnage son propre détecteur de mensonge sous la forme du lasso magique, qui pousse quiconque est capturé à dire la vérité. Marston avait par ailleurs une vision bien précise du rôle de son personnage : convaincu que les femmes étaient plus honnêtes et fiables, il voyait en Wonder Woman un modèle d’émancipation porté par la force, l’intelligence et un sens moral élevé, comme le rappellent plusieurs analyses de son œuvre.
De Harvard aux commissariats du monde entier
Marston n’a jamais inventé le polygraphe complet à lui tout seul, contrairement à une idée reçue tenace. Marston est le créateur du test de pression artérielle systolique, qui est devenu une composante du polygraphe moderne inventé par John Augustus Larson à Berkeley, en Californie. C’est Larson qui a combiné cette mesure avec le pouls et la respiration pour créer un appareil complet, avant que Leonard Keeler n’y ajoute la mesure de l’activité électrique de la peau. Sans le travail initial de Marston, cette chaîne d’inventions n’aurait tout simplement pas existé.
Quatre-vingts ans plus tard, l’héritage scientifique de Marston tourne toujours dans les commissariats. En Belgique par exemple, les détecteurs de mensonge sont utilisés couramment dans les enquêtes policières, avec une fiabilité de l’ordre de 90 %. Au Québec, la police de Montréal emploie carrément des polygraphistes professionnels : le polygraphiste utilise la polygraphie pour assister les enquêteurs dans la recherche d’auteurs de crimes, afin d’obtenir des aveux, disculper des suspects innocents ou détecter des mensonges dans les déclarations de victimes, de témoins ou de suspects. En France, l’usage reste plus encadré et marginal, réservé à certains contextes d’enquête ou de renseignement, mais l’outil n’a jamais disparu du paysage.
Un scientifique aussi controversé que son personnage
Marston était loin d’être un simple universitaire discret. Sa vie personnelle, avec deux compagnes vivant sous le même toit, a longtemps été passée sous silence avant de refaire surface dans les biographies récentes et un long-métrage consacré à son parcours. William Moulton Marston entretenait une relation polyamoureuse avec sa femme Elizabeth Holloway Marston et Olive Byrne, une de ses anciennes étudiantes, et il a eu deux enfants avec chacune d’elles. Cette complexité personnelle transparaît directement dans le personnage de Wonder Woman, pensée comme le fruit de plusieurs influences féminines fortes de sa vie.
Le détecteur de mensonge de Marston n’a d’ailleurs jamais fait l’unanimité, même à son époque. Sa méthode a été rejetée par la justice américaine dans une affaire fondatrice qui a défini, pendant des décennies, les critères d’admissibilité des preuves scientifiques devant les tribunaux aux États-Unis. Le polygraphe reste aujourd’hui interdit comme preuve dans la plupart des procès américains, mais il continue de servir d’outil d’aide à l’enquête, de sélection du personnel ou de vérification de témoignages dans plus d’une cinquantaine de pays. De quoi donner une drôle de résonance à ce lasso doré, chaque fois qu’il scintille à l’écran ou dans les cases d’un comic book.
Source : sciencepost.fr